dimanche 21 février 2016

Les impensés du camarade Usul

Les internets constituent l’un des nouveaux lieux d’affrontement des idées qui portent ou qui comptent aujourd’hui. Leur accessibilité, leur rayonnement, en particulier auprès des jeunes générations, ainsi qu’une aura de gratuité et de partage en font l’outil de communication de plus en plus privilégié, tant dans le combat culturel du capitalisme que dans celui des forces politiques en action. Parmi celles-ci, le camp proche d’Alain Soral et d’Égalité et Réconciliation a incontestablement réussi à allier succès de masse et convictions politiques fortes dans les pays francophones. Forte audience, vidéos choc, propos percutants, humour débridé et montages soignés, l’offre rencontre la demande… Face à elle, un néant progressiste, un désert de gauche, une radicale absence des radicalités.
photoEntre donc Usul, critique de jeux vidéo devenu penseur critique et rare membre du bastion de la gauche sur la toile. Usul a compris les nouveaux codes du médium par excellence de la modernité liquide. Finis les discours lents et longs, le sérieux pesant, les vidéos de plus d’une heure avec d’éventuels textes en Times New Roman sur un cadre immobile, l’ORTF cyber-spatial a fait son temps, les vidéos YouTube doivent désormais proposer des impulsions perpétuelles pour stimuler les pulsions de manière permanente : blagues, coupures des temps morts, diversité des images et des extraits afin, non pas d’empêcher de zapper, mais simplement de cliquer ailleurs. Sans tomber dans la caricature des blogueurs en apnée constante – Usul aime la digression, l’explication – les codes d’internet sont là, et font mouche : quand certains politiciens triment à faire plus de quelques milliers de vues, les vidéos d’Usul tapent dans les centaines de milliers. « Subjectivité assumée, autodérision, montage dynamique, variété et fiabilité des sources sont les ingrédients de son succès : chaque épisode cumule désormais entre 300 000 et 500 000 vues. »


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Robert Redeker : « Le progrès est un échec politique, écologique et anthropologique »

Philosophe agrégé, Robert Redeker est principalement connu pour une polémique créé par l’une de ses tribunes sur l’islam parue en 2006 sur “Le Figaro”. Si nous jugeons très contestables – mais pas condamnables – ses propos, nous déplorons qu’ils occultent la pensée du philosophe. Depuis une quinzaine d’années, Redeker mène en effet une critique radicale de l’idéologie du progrès, dominante depuis le XVIIIe siècle. C’est sur ce sujet que nous avons souhaité l’interroger, quelques mois après la sortie d’un ouvrage intitulé “Le Progrès ? Point final” (Éditions Ovadia).

Le Comptoir : Vous avez écrit plusieurs livres sur le Progrès (Le Progrès ou l’Opium de l’histoire  ; Le Progrès  ? Point final), et vous semblez voir dans l’idéologie du Progrès un nouvel opium, à l’instar de la religion chez Marx. Le Progrès serait-il une religion à critiquer elle-aussi  ?

RobertRedekerRobert Redeker : Pourquoi ces livres ? D’abord, il y a l’urgence d’établir le droit d’inventaire philosophique de la période historique que nous venons de vivre depuis le XVIIIe siècle et qui paraît se clore – c’est la période que l’on appelle “la Modernité”, qui a été marquée par une religion inédite, celle du progrès. Ce livre pourrait se découper ainsi : le progrès, sa naissance, sa vie, son déclin, sa mort. Il s’agit du progrès entendu comme idéologie, c’est-à-dire comme grille métaphysique de lecture du monde, et comme valeur identifiée au Bien. Ensuite, j’ai voulu continuer à penser les mutations de l’homme et du monde dans une lignée que je trace depuis mes premiers livres (Le déshumain ; Nouvelles Figures de l’Homme ; L’emprise sportive) et d’autres plus récents (Egobody). Enfin, le monde en charpie dans lequel nous vivons, et la “montée de l’insignifiance” qu’un philosophe comme Castoriadis diagnostiquait déjà il y a trois décennies, sont des phénomènes qui invitent à penser. Le livre sur la vieillesse s’articule autour de la réflexion sur ces mutations. L’homme est avant tout un être qui a horreur de la vérité, qui ne la supporte que difficilement, qui a besoin de l’occulter derrière un voile d’illusion. L’idéologie du progrès est un voile de cette sorte. Les promesses du progrès – rassemblées dans le vocable progressiste – ne se sont pas réalisées. Le progrès est un triple échec : politique, ou politico-historique, écologique, ou économico-écologique, et anthropologique (l’homme étant devenu, pour parler comme Marcuse, « l’homme unidimensionnel »). La religion du progrès promettait, dès ses origines avec les Lumières, un homme toujours meilleur dans une société toujours meilleure qui finirait par aboutir à une paix aussi universelle que définitive. Le paradoxe pointé par le mythe de Prométhée tel que Platon le narre est toujours vrai : si les techniques évoluent, s’améliorent, l’homme de son côté n’acquiert pas la sagesse qu’elles requièrent, il reste le même. Dans cette identité de l’homme à travers le temps réside le message de la forte idée qu’est celle du péché originel. Les peuples et les gouvernants n’ont, comme l’a fort bien dit Hegel, jamais rien appris de l’histoire et n’en apprendront jamais rien [i]. L’homme réinvente sans cesse le cadre de son existence, c’est l’histoire, mais il ne se réinvente pas lui-même. L’illusion consiste à s’imaginer que cette réinvention perpétuelle a un sens. Le mythe du progrès est cette illusion même.

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Pourquoi tant de crises ?

La crise… Comment échapper au règne de ce mot ? Peu de termes ont été autant utilisés, employés, instrumentalisés, abusés ces dernières décennies. Tout semble subir tôt ou tard une forme de crise, et rien n’échappe à son emprise. Crise de la dette, crise de l’État providence, crise financière, crise économique… Mais aussi crise des migrants, crise des réfugiés, crise écologique, crise de la représentation, crise de la démocratie, crise de la culture, crise civilisationnelle, etc. Mais la crise n’est-elle pas aussi en crise ?

vive-la-crise-1En 1984 – hasard orwellien malheureux –, la chaîne française Antenne 2 (ancêtre de France 2) diffusait une émission qui fit grand bruit : Vive la crise. Sur un décor de film d’entreprise, l’ancienne coqueluche de Marcel Carné et du Salaire de la peur, le chanteur Yves Montand, présentait avec hargne et autorité les nouvelles idées du néolibéralisme. Vive la crise accompagnait alors le tournant libéral de François Mitterrand, avec l’émergence croissante d’un imaginaire néolibéral : réussite individuelle, mythe du self-made man qui réussit héroïquement par sa pure volonté, individualisme concurrentiel, valorisation outrancière des valeurs dites entrepreneuriales, justifications moralisantes des mesures prises par le gouvernement d’alors (libéralisation des marchés, privatisation des grandes entreprises publiques, réductions de la protection sociale, etc.). C’était l’époque de Bernard Tapie, de l’essor du Front national reaganien et du « grand bond en arrière » (Serge Halimi) de nombreux pays passés à droite. L’objectif était simple : rendre la crise excitante, gérer cette dernière afin que le peuple français sorte de ses craintes par rapport à son avenir. Mais la question demeure : peut-on gérer une crise ?

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