lundi 25 avril 2016

Chantal Mouffe et Nuit Debout : la représentation contre l'autonomie

Chantal Mouffe est une intellectuelle très intéressante, et après avoir bossé laborieusement avec son défunt compagnon Ernesto Laclau pour réhabiliter le concept de populisme (dans une perspective certes partidaire et étatiste), elle a été l'une des principales inspirations du parti espagnol Podemos. Sa revalorisation de la notion de conflit dans une démocratie, contre l'obsession de consensus, est salutaire en ces temps de conformisme idéologique. Cependant, comme la plupart des intellectuels orphelins d'un grand mouvement populaire, elle ne cherche qu'une chose : se mettre au service des rois de l'autre gauche.

Chantal Mouffe, qui avait en son temps débattu avec Castoriadis et les gens du MAUSS, fait ainsi dans cet article les mêmes erreurs de perspective que tous les philosophes politiques de la droite la plus élitiste à la gauche la plus libérale. Tout d'abord, la surévaluation de l'importance des philosophes politiques sur le mouvement en tant que tel : contrairement à ce qu'elle dit, Negri et ses multitudes n'ont qu'une influence marginale sur des poches de militants dans Nuit Debout. Entre les uns qui se contrefoutent des théories politiques et les autres qui se rattachent à des penseurs divers et variés, on est loin d'une récupération des idées post-opéraïstes de lui et son pote Hardt (qui sont loin d'être des penseurs de l'auto-organisation).

Ensuite, son opposition radicale à l'idée de démocratie directe la conduit à confondre les moments où une personne cristallise autour d'elle les aspirations d'un collectif, et la rationalisation a postériori qui consiste à croire en la nécessité a priori d'un leader et de représentants. Ceci fait qu'elle s'empêche d'analyser les dérives d'une telle vision « représentative », comme l'accaparement du pouvoir par un leader charismatique ou une oligarchie, ainsi que la fossilisation du mouvement par la bureaucratisation de l'organisation et la privatisation de la base. Pour ces raisons, elle défend les « représentants » de cette « gauche critique », c'est-à-dire le traitre Alexis Tsipras, le résigné Pablo Iglesias (« je ne pourrai rien changer quand je serai au pouvoir ») et les socio-démocrates Jeremy Corbin et Bernie Sanders.

Enfin, cette obsession du leader, du représentant, l'amène à développer subrepticement une resucée du socialisme d'Etat, une mise à jour du vieux logiciel socialiste parlementaire : les masses anarchiques et spontanées doivent être organisées et coordonnées par un parti, par l'Etat, par les représentants. Ainsi, en analysant l'Amérique latine, elle attribue les changements radicaux aux gouvernements en place, en oubliant que chaque gouvernement latino-américain de gauche n'a pratiqué une politique de redistribution que sous la menace active des classes populaires. Que ces dernières n'ont pas attendu les Chavez et les Correa pour pratiquer des formes de démocratie directe, en opposition au gouvernement représentatif et à l'Etat, corrompus jusqu'à la moëlle. Elle oublie du même coup que les leaders de cette gauche ont tout fait pour affaiblir cette autonomie en rattachant les organes de démocratie directe au Parti, au leader. Qu'enfin les contestations se font grandissantes, quand notamment ces leaders (Morales ou Correa par exemple) promeuvent des initiatives en contradiction avec les désirs locaux des indigènes ou des habitants.

En conclusion, Chantal Mouffe, étant une théoricienne du populisme représentatif, s'empêche d'envisager l'articulation entre organisation et spontanéité autrement qu'au travers de la vieille institution bureaucratique qu'est le Parti. Certes, elle a raison de pointer du doigt le spontanéisme grossier de militants du type Indignés ou Occupy, mais au lieu de réfléchir à une possibilité de maintenir l'organisation dans le cadre de l'autonomie radicale (et donc séparée de l'Etat), elle en vient à favoriser l'aliénation et l'hétéronomie. Ne parlons même pas de son plaidoyer final pour une non-sortie de l'euro et pour une généralisation des Podemos à l'échelle européenne. Il ne s'agit en réalité, à mon avis, que d'une radicalisation du vieux projet d'Europe sociale, dont on sait désormais qu'il n'a jamais existé et n'existera jamais au sein de l'Union européenne.

2 commentaires:

  1. Je suis bien d'accord avec l'auteur de cet article et de son blog. L'Europe sociale n'a jamais existé!

    Même s'ils donnent l'impression d'être rares, les Belges pour la sortie de l'Union européenne existent.
    Bien que non Français mais francophone quand même, je suis adhérent au Parti de la démondialisation (Pardem).

    Je ne suis pas laïcard mais catholique gallican (il y a 2 gallicanisme : le royaliste et l'autre, anti-ultramontain, républicain et un temps très proche des Radicaux français).

    Je suis pour la séparation totale des cultes et de l'Etat, pour la déconfessionnalisation de l'Enseignement; ce qui implique la suppression des cours religieux dans les écoles ainsi que de l'impôt des cultes.

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