samedi 24 octobre 2015

Mademoiselle S. contre Gaspar Noé

Fascinante lecture : Lettres d'amour de Mademoiselle S. (1928-1930), publiées aux éditions Gallimard. Débridées, passionnées, déchirantes. Un ensemble de lettres d'une femme de l'époque, dont le ton et la crudité du vocabulaire sont comme un affront aux puritains et aux modernes arrogants qui semblent imaginer que la sexualité de mamy se résumait au missionnaire une fois tous les lustres, lumière éteinte et dans le silence. Il s'agit de la correspondance érotique d'une inconnue découverte grâce aux miracles du déménagement, avec l'intérêt de n'avoir pour une fois que le point de vue féminin.

Une subversivité réelle en des temps pré-soixante-huitards, une histoire de sexe et d'amour virulente, à savourer puis méditer après avoir visionné la profonde et pénétrante médiocrité du dernier film « Love » de Gaspar Noé, qui semble croire avoir réinventé la roue parce qu'il l'aurait filmée en mouvement avec une caméra 3D. Dix balles pour se faire gicler à la face, au sens propre comme au sens figuré, on peut se demander qui est réellement baisé dans l'histoire avec une telle vacuité scénaristique. En ce qui me concerne, j'ai eu le double déplaisir de me retrouver à côté d'un vieil homme étrange, à la respiration bruyante, et qui ne cessait de regarder sa braguette durant chaque scène de cul.

« Certes, amour chéri, j'ai pensé à toi hier soir comme je pense tous les jours. Mais cette caresse solitaire ne calme pas mes sens aussi complètement que je le voudrais. Il me manque toujours son étreinte, mon cher amant, et rien ne peut pour moi l'égaler car tu sais trop bien me prendre et le seul contact de ta jeune chair sur ma croupe suffit déjà à faire naître en moi une ivresse délicieuse.
[...]
Au revoir mon cher amour. Je te verrai tout à l'heure. J'ai besoin de baiser follement ta bouche et tes yeux. Je t'aime mon Charles chéri. Ne me fais jamais la peine de te détacher de moi. Dis-moi encore toute ta tendresse. Dis-moi toutes les folies auxquelles tu rêves. Tu sais maintenant que je t'appartiens tout entière et que je suivrai toujours ta fantaisie, si perverse soit-elle. »

— Mademoiselle S.

Photo : Jean-François Jonvelle.

[Échauffement littéraire 1]


Elle était entrée dans le train, et c'est comme si une conspiration de tristesse et de mélancolie s'était décidée à prendre d'assaut le wagon. Le balancement de ses bras synchronisé avec ses autres membres lui donnait un allant, une allure, d'un air détaché de tout. Une pudeur rétive aux effusions expressives, au rapprochement des corps comme des sentiments. On l'eut rendu captive de cent chaines qu'elle n'en aurait pas moins eu l'air mystérieusement inaccessible, à l'écart – déliée en quelque sorte. Pourtant elle donnait de prime abord l'image d'une bourgeoise commune, dont la banalité confondante se déclarait explicitement au travers de sa coiffure, d'une platitude capillaire digne des publicités pour appareils ménagers des années cinquante. Et cependant, son regard affichait un dédain global d'une imperturbable indifférence. Elle observait le monde avec les yeux de quelqu'un qui a trop perdu... et qui pour y survivre a décidé de ne plus rien posséder, par crainte de l'attachement. On avait juste envie de la prendre dans les bras afin d'éponger ces larmes invisibles dépêchés du fin fond de quelques insondables drames. Elle emmenait avec elle la grisaille de tout un peuple de vaincus. Mais pourquoi un tel accablement ?... J'aurais voulu élucider ce mystère drapé dans les brumes de son visage... Ce visage marqué par l'âge mais d'une singulière beauté (beauté triste, beauté fragile, beauté qu'on veut protéger et conquérir).

Extrait du Château de Cène de Bernard Noël

« – Douce, dis-je. Douce.

Tu ne réponds pas. Tu es noire. Alors ma main va, lentement va vers toi. Elle court un peu le long de ton flanc, puis tout à coup se précipite et escalade ta cuisse. Là, elle marque un temps d'arrêt, comme pour se faire oublier, puis elle glisse vers le ventre et noue ses doigts à la toison. Nouvel arrêt. Tu respires contre mes phalanges hautes. Tu attends et j'attends. L'une de tes mains est partie vers moi, en cachette. Je sens son approche. Je la fuis en cambrant mes reins. Sage, sage, murmures-tu. Et ta main me touche, grimpe tranquillement sur mon ventre, court vers la cuisse, retombe, se coule sous le pli de la fesse. Tu es là comme une ombre qu'on ne voit pas dans l'ombre, mais dont on sait qu'elle vous guette. Soudain je pense : je t'aime. »

Bernard Noël, Le château de Cène.

Photo : Lucien Clergue.

jeudi 15 octobre 2015

L'ère des victimes

Rédigé en 2013, au hasard d'une rencontre.

Il faut comprendre la béatification actuelle et a priori de la Victime comme une énième conséquence risible de notre époque « postmoderne ». Nous vivons en effet dans l'ère des post-, dans un compost de tous les post-machin et post-bidules : postindustriel, posthistorique, postnational, etc. L'ère de l'homme d'après, c'est-à-dire celui qui méconnait le passé, ignore le présent et est incapable de renouveler l'avenir. Il vient après tout car il a décidé de ne plus créer, de ne plus modeler – en quoi il serait d'avant, « à l'origine de ». Devant lui il n'y a rien, il n'y a plus que le néant. Il ne fait plus.

Ce monde est à la fois le monde du tertiaire et du troisième âge : un monde qui se réfugie dans la mollesse exacerbée des services et de la consommation, et qui n'a plus l'envie de changer, de révolutionner les choses. Le jeunisme n'est qu'un piètre masque, comme une sorte de camouflage esthétique pour cacher la vieillesse profonde des moeurs du monde. « C'est la fièvre de la jeunesse qui maintient le reste du monde à la température normale. Quand la jeunesse se refroidit, le reste du monde claque des dents. » (Bernanos) La jeunesse est froide comme un cadavre.

Ce monde n'a par ailleurs pas connu la guerre, ni même le service militaire. Il n'a aucune expérience des armes, du sacrifice de la guerre, terrible et éducateur. Le soldat mort pour sa patrie, le révolutionnaire mort pour un idéal, quelle place leur accorder désormais ? Nous avons dépassé le temps des héros, ce temps archaïque où la mort n'était pas cette ombre à fuir perpétuellement, et où l'individu avait conscience d'un lien dépassant son extinction personnelle à travers la communauté. En somme, c'est un monde où l'on ne produit plus, où l'on ne combat plus, et je dirais même : où l'on n'invente plus – en témoignent la déliquescence des humanités, le tout-à-l'égo(ut) littéraire, la « disparition de la pensée critique » (Lieux Communs), l'uniformité politique ou encore la répétition artistique. Ce monde est tout tendu vers l'aspect passif de l'Homme.

Or, quoi de plus passif que la Victime ? La sacro-sainte Victime, cette idole-réceptacle, ce Totem de l'ouverture, de l'apathie et de l'indifférence. La Victime est la personne sur laquelle s'est posé le destin – « Victime malgré lui, héros malgré lui, martyr malgré lui » disait Péguy de Dreyfus – à défaut de l'avoir forgé. D'un Dieu créateur nous sommes passés au Dieu créé. Plutôt la victime neutre que le résistant condamné ; la Belgique en 14-18 plutôt que celle de 40-45. Passés des « classes dangereuses » aux « perdants de la mondialisation », la victime de discrimination réclamant l'aide de l'Etat s'est substituée au prolétaire luttant contre ce dernier.

C'est tout un processus liquide qui vient liquéfier les sentiments, l'activité de tous. La Vie ne se conjugue pas avec Victime, l'une agit, l'autre subit, là est toute la différence. Et nous ne voulons plus agir... Il est dès lors plus aisé de s'identifier à la personne dont les aléas n'ont pas été la conséquence de ses propres actes. Nous ressemblons à nos modèles et à nos dieux. La Victime est résignée, n'a pas d'autonomie et est dès lors irresponsable, comme nous.

mercredi 14 octobre 2015

Passage à Radio Campus sur l'athéisme dans les pays à majorité musulmane

Le 22 septembre 2015 j'interrogeais Jean-François Jacobs, vice-président de l'Association Belge des Athées, en compagnie de ma co-déléguée culture Lucie Pousset du Cercle du Libre Examen. C'est ici.

mardi 13 octobre 2015

Extraits d'In girum imus nocte et consumimur igni de Guy Debord

« Au réalisme et aux accomplissements de ce fameux système, on peut déjà connaître les capacités personnelles des exécutants qu'il a formés. Et en effet ceux-ci se trompent sur tout, et ne peuvent que déraisonner sur des mensonges. Ce sont des salariés pauvres qui se croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des morts qui croient voter.

Comme le mode de production moderne les a durement traités ! De progrès en promotions, ils ont perdu le peu qu'ils avaient, et gagné ce dont personne ne voulait. Ils collectionnent les misères et les humiliations de tous les systèmes d'exploitation du passé ; ils n'en ignorent que la révolte. Ils ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu'ils sont parqués en masse, et à l'étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et lugubres ; mal nourris d'une alimentation polluée et sans goût ; mal soignés dans leurs maladies toujours renouvelées ; continuellement et mesquinement surveillés ; entretenus dans l'analphabétisme modernisé et les superstitions spectaculaires qui correspondent aux intérêts de leurs maîtres. Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l'industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles.

Ils meurent par séries sur les routes, à chaque épidémie de grippe, à chaque vague de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d'un décor dont ils essuient les plâtres. Leurs éprouvantes conditions d'existence entraînent leur dégénérescence physique, intellectuelle, mentale. On leur parle toujours comme à des enfants obéissants, à qui il suffit de dire : « il faut », et ils veulent bien le croire. Mais surtout on les traite comme des enfants stupides, devant qui bafouillent et délirent des dizaines de spécialisations paternalistes, improvisées de la veille, leur faisant admettre n'importe quoi en le leur disant n'importe comment ; et aussi bien le contraire le lendemain.

Séparés entre eux par la perte générale de tout langage adéquat aux faits, perte qui leur interdit le moindre dialogue ; séparés par leur incessante concurrence, toujours pressée par le fouet, dans la consommation ostentatoire du néant, et donc séparés par l'envie la moins fondée et la moins capable de trouver quelque satisfaction, ils sont même séparés de leur propres enfants, naguère encore la seule propriété de ceux qui n'ont rien. On leur enlève, en bas âge, le contrôle de ces enfants, déjà leurs rivaux, qui n'écoutent plus du tout les opinions informes de leurs parents, et sourient de leur échec flagrant ; méprisent non sans raison leur origine, et se sentent bien davantage les fils du spectacle régnant que de ceux de ses domestiques qui les ont par hasard engendrés : ils se rêvent les métis de ces nègres-là. Derrière la façade du ravissement simulé, dans ces couples comme entre eux et leur progéniture, on n'échange que des regards de haine. »

Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni.

Extraits d'Une autre jeunesse de Jean-René Huguenin

« Longtemps je me suis senti seul. Ou plutôt : isolé. La solitude, chacun l’éprouve pour peu qu’il aime ou qu’il désire aimer, pour peu qu’il existe. Mon isolement me paraissait plus injuste et plus douloureux, pareil à celui des sourds, des étrangers. J’étais en exil dans mon époque. Il me semblait que personne de ma génération ne partageait mes colères ni mes désirs. Et les mots que j’aimais le mieux, que j’employais le plus souvent – volonté, ou tendresse, ou honneur – me fermaient les cœurs que je voulais gagner. Des jeunes gens raisonnables me répondaient : lucidité, lucidité, lucidité. La lucidité est une valeur dangereuse si l’on s’en contente; elle nous rassure trop facilement; nous croyons racheter nos faiblesses par la conscience que nous en avons. Parfois ils ajoutaient : objectivité. Et je me souvenais de ce mot de Nietzsche: "objectivité: manque de personnalité, manque de volonté, incapacité d’aimer".
[...]
"Le bonheur n'est pas gai", disait Maupassant. Le nôtre non plus. Nous l'avons construit sur les ruines du XXe siècle, sur le désespoir de Kafka, de Sartre et de Camus. C'est un bonheur âpre et tragique, à l'image de cette Nature que nous aimons, de cette mer qu'aujourd'hui tant de jeunes écrivains décrivent. Pour ma part, entre tant d'autres rivages, ce sont ces rivages bretons que je choisirais pour illustrer ce dur bonheur – les rivages, les rochers bretons, et ces grèves... ces grèves bretonnes à la tombée du soir, au moment où plus rien au monde ne semble bouger que la mer, et où le roulement d'une charrette solitaire, au loin, se perd dans le roulement des vagues. Le soleil, dont le reflet frappait encore, tout à l'heure, la vitre d'une ferme sur la falaise, s'est éteint. L'imminence de la nuit rappelle une autre menace, permanente, inévitable. Dans quelques instants, il n'y aura plus de lumière, dans quelques instants nous allons mourir. Et tout à coup, dans cette fatalité même, dans la certitude même de mourir, nous découvrons un joie étrange. La joie, peut-être, de faire face ; de considérer notre fragilité, notre précarité, non plus comme les signes de quelque châtiment et la preuve de notre misère, mais au contraire comme l'effet d'un mécanisme à la fois gratuit et savant, miraculeusement agencé pour donner tout son prix à notre destinée. Nous pouvons l'appeler le Destin, ou la Nature, ou la Providence, ou la Volonté divine, qu'importe ? Le moindre objet devient précieux à nos yeux éphémères ; regarder, entendre, respirer seulement nous satisfait. Et nous sentons qu'il n'est pas de maladie, de malchance ni d'angoisse, qui ne puisse défier le bonheur de vivre – cet extravagant bonheur que nous devons à la fierté d'être mortels.
[...]
Mais nous avons dû renoncer aussi à des illusions plus douces. Nous savons que l'amour ne brise pas les solitudes ; nous savons qu'il n'atteint jamais tout à fait le rêve de communion qu'il poursuit ; nous savons que le temps l'altère. Qu'importe, nous acceptons tout cela d'avance, comme l'une des conditions tragiques de notre destinée. Et je ne crois pas que les plus grandes amours soient les plus ambitieuses, au contraire. Ces fins de baisers, ces regards qui doivent se désunir, à tout moment semblent préfigurer la séparation dernière, dont nous sentons la menace dans l'ombre, imprévisible, si proche peut-être, peut-être préméditée par nous-mêmes – et nous rendent plus précieuse encore la possession de ce que nous allons perdre. »

Jean-René Huguenin, « Aimer la vie, vivre l'amour », dans Une autre jeunesse.

Peinture :  William Turner.

Extraits de La Notte de Michelangelo Antonioni (1961)


«  Lidia : J’ai l’impression de mourir parce que je ne t’aime plus. Je suis désespérée. Je souhaiterais être vieille et que ma vie dédiée à toi soit finie. Je souhaiterais ne pas avoir existé, parce que je ne peux plus t’aimer. C’est ce que je pensais dans le night club, quand tu t’ennuyais tant.

Giovanni : Mais si c’était vrai, si tu souhaitais être déjà morte…cela veut dire que tu m’aimes encore.

Lidia : Non, ça n’est que de la pitié.

Giovanni : Je ne t’ai jamais rien donné. Je ne me rendais pas compte que je gâchais ma vie, comme un idiot, prenant sans donner, ou donnant trop peu. Si tu penses que je n’ai pas beaucoup à offrir, c’est peut-être vrai.

Lidia : Je passais des après-midi à lire au lit. Tommaso m’appelait et m’y trouvait. Il pouvait m’embrasser, je n’aurais pas résisté, lasse de m’ennuyer. Mais ça lui suffisait de me voir lire tous ces livres inutiles. 200 pages par jour, je lisais si vite.

Giovanni : J’ai été si égoïste. Maintenant je réalise que ce que nous donnons aux autres nous revient.

Lidia : Pensent-ils que leur musique rendra la journée meilleure ?

Giovanni : Lidia, finissons cela. Essayons de nous raccrocher à quelque chose dont nous sommes sûrs. Je t’aime. Je suis sûr que je t’aime encore. Que puis-je rajouter ? Rentrons à la maison.

Lidia (lisant) : « Quand je me réveillai ce matin-là, tu étais encore endormie. Je me réveillais et j’entendais ta douce respiration. Je voyais tes yeux fermés, derrière tes boucles de cheveux, et je me sentais bouleversé. Je voulais pleurer, te réveiller, mais tu dormais si profondément. Dans la pénombre, ta peau semblait briller de vie, si chaude et douce que je voulus l’embrasser, mais j’avais peur de te réveiller. J’avais peur de t’avoir, éveillée, dans mes bras à nouveau. A la place je voulais quelque chose que personne ne pourrait m’enlever, à moi seul, cette éternelle image de toi. Au-delà de ton visage je voyais une pure et superbe vision, nous montrant dans l’entièreté de ma vie que les années à venir, même celles passées, étaient la plus miraculeuse chose du monde…sentir, pour la première fois, que tu avais toujours été mienne. Et que la nuit s’étendrait pour toujours, unie à ta chaleur, à tes pensées, à ta volonté. A ce moment j’ai réalisé combien je t’aimais, Lidia, et je pleurai d’émotion. Je sentais que cela ne finirait jamais, que nous demeurerions ainsi toute notre vie. Non pas seulement se sentir proches, mais s’appartenir l’un à l’autre, d’une façon que personne ne pourrait détruire, excepté l’apathie de l’habitude, la seule menace possible. Puis tu te réveillas et, souriante, passas tes bras autour de moi, m’embrassant, et je sentis qu’il n’y avait rien à craindre. Nous serions toujours comme à cet instant, unis par des liens plus forts que le temps ou l’habitude. »

Giovanni : Qui a écrit cette lettre ?

Lidia : C’est toi. »

La Notte, 1961.

Extraits de Clair de femme de Romain Gary

L'un des plus beaux récits de Romain Gary : Clair de femme, d'un lyrisme passionné d'amour, parcouru de douceur et de tendresse – cette force qui se meut lentement mais de manière irrépressible. L'éloge du couple comme forme ultime de vie, comme destin et comme aboutissement. Gary le séducteur, Gary l'homme qui aimait les femmes (et les mots), Gary le soldat, peint ici un tableau d'un romantisme foudroyant, avec cette pointe de tragique qui lui donne toute sa puissance romanesque. L'histoire d'un homme qui a tant aimé une femme, qu'il ne pût à sa mort ne pas en aimer une autre. Deux personnes qui pourtant s'étaient plongées l'une dans l'autre jusqu'à l'inconnu, vivaient avec une radicalité si belle leur passion... Non pas la fusion, mais un sentiment profond d'avoir trouvé une patrie, un lieu de vie, une identité, une complétude. Deux êtres qui partageaient un bout d'indépendance, s'éprouvaient dans cette forme si spéciale d'existence qu'est l'union de deux personnes. Et pourtant, avant de disparaître, elle le lui fit promettre : d'aimer sans suite eut été une négation de cet amour, il lui fallait donc lui jurer d'aimer à nouveau. Désormais, il aimerait donc la défunte à travers une vivante. Parce qu'il n'y a rien de plus désolant, de plus triste que de vivre sans amour, et que la dégueulasserie de l'existence humaine réside dans ce simple fait qu'il n'y a rien de moins impossible.

Extraits :

« J'entrai et la pris dans mes bras. Je sentis ses ongles sur ma nuque. Elle sanglotait. Je savais qu'il ne s'agissait ni de moi ni d'elle. Il s'agissait de dénuement. C'était seulement un moment d'entraide. Nous avions besoin d'oubli, tous les deux, de gîte d'étape, avant d'aller porter plus loin nos bagages de néant. Il fallut encore traverser le désert où chaque vêtement qui tombe, rompt, éloigne et brutalise, où les regards se fuient pour éviter une nudité qui n'est pas seulement celle des corps, et où le silence accumule ses pierres. Deux êtres en déroute qui s'épaulent de leur solitude et la vie attend que ça passe. Une tendresse désespérée, qui n'est qu'un besoin de tendresse. »

« A la santé des amoureux, à la santé du roi de France. L'homme sans patrie féminine me tenait compagnie dans le miroir. Lui, l'autre, moi, l'apatride. On t'a pris ton pays, mon vieux. Tes sources, ton ciel, tes champs et tes vergers. Et de tout mon pays, je crois que sa chevelure était pour moi un lieu plus secret, plus sûr que les cachettes de mon enfance. Lorsque sa blondeur abritait mes yeux, je vivais des instants dont on ne peut parler que comme d'une ultime connaissance, une raison d'être qui s'étendait même à tout ce qui n'était pas elle, comme si je savais enfin quel manque, quelle privation avaient aiguisé les épines et durci les pierres. J'avais patrie féminine et il ne pouvait plus y avoir de quête. Mon pays avait une voix que la vie semblait avoir créée pour son propre plaisir, car j'imagine que la vie aussi a besoin de gaieté, à l'en juger par les fleurs des champs, qui sourient tellement mieux que les autres. Lorsque nous étions dans notre maison de Briac, le temps était si bien dressé qu'il ne se mettait à aboyer que lorsqu'elle partait au village et tardait à revenir. Je ne dis ici que ce que chaque couple a connu, ce sont là choses qui ont creusé notre plus vieux chemin sur la terre. Je vous parle d'une bienheureuse absence d'originalité, parce que le bonheur n'a rien à inventer. Rien, dans ce qui nous unissait n'était à nous seuls, rien n'était différent, unique, rare ou exceptionnel, il y avait permanence et pérennité, il y avait couple, nous étions plus anciens que mémoire humaine. Je ne pense pas qu'il y ait bonheur qui n'ait goût immémorial. Pain, sel, vin, eau, fraîcheur et feu, on est deux, et chacun est terre, et chacun est soleil. »

« Le malheur fait bien sa propagande : indépendance, indépendance. Hommes, femmes, pays, nous avons été à ce point infectés d'indépendance que nous ne sommes même pas devenus indépendants : nous sommes devenus infects. [...] La seule valeur humaine de l'indépendance est une valeur d'échange. Quand on garde l'indépendance pour soi tout seul, on pourrit à la vitesse des années-solitude. »

« Aimer est la seule richesse qui croît avec la prodigalité. Plus on donne et plus il vous reste. J'ai vécu d'une femme et je ne sais pas comment on peut vivre autrement. Vous voulez des souvenirs ? En voici un. Elle était couchée. Elle souffrait déjà beaucoup. J'étais penché sur elle... Une main forte, une présence virile, rassurante, dans le genre "je suis là..." De quoi crever. Elle m'avait touché la joue, du bout des doigts. "Tu m'as tellement aimée que c'est presque mon oeuvre. Comme si j'avais réussi vraiment à faire quelque chose de ma vie. Ils peuvent toujours essayer, ceux qui se comptent par millions : seul un couple peut le réussir. On ne peut compter par millions que jusqu'à deux." »

« J'aurai toujours patrie, terre, source, jardin et maison : éclair de femme. Un mouvement de hanches, un vol de chevelure, quelques rides que nous aurons écrites ensemble, et je saurai d'où je suis. J'aurai toujours patrie féminine et ne serai seul que comme une sentinelle. Tout ce que j'ai perdu me donne une raison de vivre. Intact, heureux, impérissable... Eclair de femme. »

« On dit de l'Iliade que c'est une épopée et on admire beaucoup ses mille combats héroïques. Il est beaucoup plus difficile d'évoquer les couples vieillissants dans la douceur, qui sont pourtant nos plus belles victoires. »

« Je les plains. Lorsqu'on a aimé une femme de tous ses yeux, de tous ses matins, de toutes les forêts, champs, sources et oiseaux, on sait qu'on ne l'a pas encore aimée assez et que le monde n'est qu'un commencement de tout ce qui vous reste à faire. »

« Le sens de la vie a un goût de lèvres. C'est là que je prends naissance. C'est de là que je suis. »

« Une femme, un homme — et voilà qu'un coup de dés abolit le hasard. »

« C'est une époque où tout le monde gueule de solitude et où personne ne sait qu'il gueule d'amour. Quand on gueule de solitude, on gueule toujours d'amour. »

Photo : Nobushi Araki.

La juste colère de Xavier Mathieu

On peut dire ce que l'on veut de la violence, de son caractère barbare, primitif, inhumain – les adjectifs ne manquent pas –, ces discours abstraits, qui semblent flotter dans un bocal de formol avec les autres idées naïvement pacifistes, n'ont aucune emprise sur le réel. Tôt ou tard, ce phénomène organique à l'espèce humaine refait surface, après avoir été enfoui sous le règne du discours. La civilisation occidentale, après de longues décennies de sommeil, se rend compte que la violence est « la sage-femme de l'histoire », c'est-à-dire qu'il y a de l'histoire, et que celle-ci ne se meut pas lentement, au gré d'un doux et paisible développement. Elle se provoque. Elle met en prise, comme à Troie, des forces divergentes, ennemis par intérêt et par la force des choses. Et le tragique de l'histoire, c'est que ses acteurs n'en semblent bien souvent pas maîtres.

Il n'y a guère que les illusions des acteurs déconnectés du réel, ces grands dont Jean Giraudoux disait que le privilège « c'est de voir les catastrophes d'une terrasse », pour espérer un dénouement pacifique à la croissante lutte des classes. Les élites exercent une violence inouïe sur les masses de travailleurs, et sont tout simplement incapables de s'auto-limiter. Tôt ou tard, cette violence sinistre, hypocrite et fardée du calme tout bourgeois provoque chez ses victimes des réactions brutales. Logique : on peut soumettre éternellement un chien à coups de matraques, l'être humain, esprit indocile, est insoumis par nature, et réagit tôt ou tard à l'exploitation.

Si je retiens une chose de toute cette affaire de chemise, c'est que les Anciens avaient raison : la violence permet de mettre à jour la division réelle des classes. Les médias, par leur unanimisme anti-ouvrier, par leur soutien homogène du DRH bousculé, ont démontré leur caractère de classe, à l'instar du gouvernement de gôche de la France. Il n'aura fallu pour ça que de quelques boutons en moins, pour que l'Univers bourgeois, des deux rives de l'Atlantique, s'exclame tel une marquise choquée par la roture. La froideur glaciale de la bourgeoisie n'est possible que parce qu'une société pacifiée par la force démesurée de l'Etat a été anesthésiée par les longues années de soumission.

Et qu'on se rappelle d'une chose : la violence révolutionnaire n'a très souvent été que le fait d'une réaction à des représailles. Lorsque les pauvres veulent prendre le pouvoir pacifiquement, il y a toujours quelque part un bâton qui tapote lentement une main policière. Les luddites anglais n'ont brisé des machines que parce qu'il n'y avait pas de réponses à leurs pétitions - et ils ont basculé dans la clandestinité face à la violence étatique. La Commune de Paris aurait pu être un événement pacifique sans la présence d'un envahisseur et la boucherie orchestrée par le gouvernement versaillais. La guerre moderne n'a jamais été populaire : elle a toujours été le fait de gouvernements, c'est-à-dire des élites.