mercredi 26 août 2015

Aurélie Trouvé : les multinationales ont la mainmise sur les semences

Pendant que les rares paysans restants crèvent la misère, se suicident ou ploient tout simplement sous le poids de la concurrence « libre et non faussée » des monstrueuses industries agricoles et des pays à main d'oeuvre sous-payée – Libre-Echange, que Ton nom soit sanctifié, que Ton règne vienne, que Ta volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel –, le Génie européen, de son côté, s'est dit que ces ploucs méritaient aussi de se voir transformer en délinquants ruraux. Et c'est ainsi que les semences de variété traditionnelles ne pourront plus être commercialisées...

Les eurocrates sont épaulés en ça par la Science toute triomphante, dont un représentant interrogé par l'auteur de cet article déclare haut et fort les raisons productivistes qui motivent une telle décision : « Pour le Prof. Bernard Bodson de Gembloux Agro Bio Tech ULg, les variétés issues de la recherche sont plus résistantes et plus productives. » La recherche, financée aussi par les industriels, est ainsi instrumentalisée par ces derniers afin de lutter contre l'autonomie vivrière des gueux, qui doivent payer une fortune pour espérer rejoindre le prestigieux catalogue des semences labellisées.

Bien évidemment, nous connaissons tous la chanson : c'est pour notre bien à nous les Européens, si faibles, si fragiles, si improductifs. Étrangement, les agriculteurs ne semblent pas être européens selon cette logique, et devront encore un peu plus se soumettre aux multinationales dont les semences brevetées ou copyrightées pourront grappiller les parts de marché restantes – la biodiversité, c'est clairement un truc de bouseux qui n'ont pas fait Erasmus ou même l'Université.
 
«  Mais revenons aux multinationales. Elles ont déjà mis la main sur l'essentiel de la transformation, de la distribution et du négoce. Il en est de même de la fourniture en pesticides et engrais, et, comme on l'a vu, de la production agricole. Elles détiennent un pouvoir déterminant sur la qualité des aliments, leurs échanges, leurs prix, les façons de les produire et de les consommer. Elles accaparent toujours davantage une grande partie de la valeur créée, pour nourrir les profits des actionnaires. Elles tissent une toile complexe d'intermédiaires et de sous-traitants, rendant beaucoup plus opaques les filières, du champ à l'assiette. Pourtant, ça ne leur suffit pas. Il leur faut trouver de nouvelles sources de profit, entre autres contrôler un maillon essentiel de la chaîne alimentaire : les semences et, avec elles, le travail de sélection et d'amélioration des plantes.

Il fallait pour cela que les multinationales privatisent pour leur propre compte et utilisent le travail de sélection des espèces et des variétés que les agriculteurs ont réalisé pendant des milliers d'années. Il leur fallait obliger les paysans à ne plus conserver et échanger entre eux leurs semences et à se tourner vers les firmes transnationales de l'agrochimie et du génie génétique : cela a été permis par les législations française et européenne, qui rendent très difficiles l'utilisation de leurs propres semences, leur échange et leur vente à d'autres producteurs. Il leur fallait pouvoir accaparer toute "innovation", y compris quand celle-ci s'appuyait sur des savoirs paysans : cela a été permis depuis les années 1980 par le brevetage du vivant, qui rend les multinationales propriétaires de ces innovations et de toute semence appartenant à la variété en question. Il leur fallait contraindre les paysans à racheter chaque année les semences privatisées : cela a été permis grâce aux semences hybrides (C. Bonneuil, F. Thomas, Gènes, pouvoirs et profits. Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM, éditions Quae, 2009) ! Enfin, il leur fallut accélérer ces processus grâce à une nouvelle technologie : les OGM, vendus à 90% par Monsanto. 

Au-delà de la mainmise de quelques multinationales sur un acte primordial pour la vie, celui de semer, l'industrialisation des semences concentre la production sur quelques variétés standard et appauvrit considérablement la biodiversité cultivée. Au-delà de risques non maitrisés sur l'environnement et la santé humaine, les OGM, pour la plupart cultivés pour leur résistance aux herbicides, ont pour fonction essentielle d'augmenter les intrants chimiques. Une nouvelle fois, les agriculteurs sont forcés d'acheter aux multinationales, dont Monsanto, des produits dont ils pourraient se passer (M.-M. Robin, Le Monde selon Monsanto, La Découverte, 2009). C'est une mise sous tutelle financière des communautés paysannes et un désastre supplémentaire pour la nature. »

Aurélie Trouvé, Le business est dans le pré, éditions Fayard, 2015, pp.77-80.

dimanche 23 août 2015

Orwell : « Il y a à Paris des hommes pourvus de diplômes qui récurent des assiettes 10 à 15 heures par jour. »

Dans la dèche à Paris et à Londres est un « récit bien banal » selon les dires de l'auteur. Il s'agit d'un retour sur l'une des périodes les plus difficiles qu'a vécues George Orwell (1984, La ferme des animaux,...), encore inconnu, qui a dû survivre à Paris et ensuite à Londres avec des revenus évanescents, voire absents. Périple terrible, épopée de clodo où Orwell survit en traçant son chemin au travers des marges de ces sociétés respectives, rencontrant chômeurs, vagabonds, plongeurs, patrons véreux, etc. Tout un bestiaire qui évolue dans un état second, pour certains proche du stade animal tant la misère en a contraint d'abandonner toute perspective future, tout désir (gastronomique comme sexuel), avec la frustration qu'engendre un tel état inhumain. Récit à la fois social et existentiel, Orwell y rencontre des personnages incroyables que les circonstances brutales de la société capitaliste n'ont pas toujours avilis jusqu'au point de non-retour, et en ressort métamorphosé :
« Jamais plus je ne considérerai tous les chemineaux comme des vauriens et des poivrots, jamais plus je ne m’attendrai à ce qu’un mendiant me témoigne sa gratitude lorsque je lui aurai glissé une pièce, jamais plus je ne m’étonnerai que les chômeurs manquent d’énergie. Jamais plus je ne verserai la moindre obole à l’Armée du Salut, ni ne mettrai mes habits en gage, ni ne refuserai un prospectus qu’on me tend, ni ne m’attablerai en salivant par avance dans un grand restaurant. »
La plume d'Orwell est hautement reconnaissable : un jet fluide, agréable à lire, simple mais à la fois recherché, voire raffiné. Son talent d'écrivain s'y déploie peut-être même plus que dans ses deux romans les plus connus, avec une espèce de concision et de lyrisme qui confinent au génie, par une sorte de limpidité qui n'enlève rien à la complexité des propos. Orwell écrit comme une chanson populaire : avec une quête de l'esthétique accessible à tous, une poétique du vulgaire et du trivial. Il témoigne du soucis de toucher l'autre par la littérature, et de témoigner d'une expérience à la fois profonde et universelle.

A l'instar de Simone Weil devenue ouvrière un temps, Orwell vit la pauvreté dans la chair et jusqu'aux os ; loin des écueils du misérabilisme bien-pensant comme du mépris dandy, il la creuse pour révéler les vertus des humbles, ensevelis sous la poussière et la saleté, tout en ne s'aveuglant pas aux aliénations circonstancielles, à la psychologie propre des individus composant ce peuple de forçats. C'est le propre de l'écrivain dans le peuple : l'écrivain qui vit avec lui, avec le sentiment d'appartenir à cette communauté d'humains, et qui ne l'aborde pas comme un anthropologue observant une réserve d'indigènes. Drôle et effrayante à la fois, on ne sort pas de cette lecture indemne. Voici donc le chapitre XXII en extrait, où Orwell revient sur toute son expérience parisienne, avant de quitter Paris pour vivre un dernier mois infernal à Londres :


« XXII

Je veux maintenant livrer, pour ce qu’elles valent, quelques réflexions personnelles sur la vie d’un plongeur à Paris. Si l’on y réfléchit, il semble aberrant que, dans une grande ville moderne, des milliers de personnes puissent passer toutes leurs heures de veille à laver des assiettes dans de sombres souterrains surchauffés. Les questions que je pose sont alors les suivantes : comment un tel mode de vie peut-il se perpétuer ? Quel but sert-il ? Qui souhaite le perpétuer, et pourquoi ? Je n’adopte pas ici l’attitude de creuse révolte du fainéant, j’essaie simplement de considérer la vie du plongeur sous l’angle de sa signification sociale.

Il faut, je crois, commencer par souligner que le plongeur est un des esclaves du monde moderne. Loin de moi l’idée de faire verser des larmes sur son sort, car il vit matériellement beaucoup mieux que bien des travailleurs manuels. Mais pour ce qui est de la liberté, il n’en a pas plus qu’un esclave qu’on peut vendre et acheter. Le travail qu’il effectue est servile et sans art. On ne le paie que juste ce qu’il faut pour le maintenir en vie. Ses seuls congés, il les connaît lorsqu’on le flanque à la porte. Tout espoir de mariage lui est interdit, à moins d’épouser une femme qui travaille aussi. Excepté un heureux hasard, il n’a aucune chance d’échapper à cette vie, sauf pour se retrouver en prison. Il y a en ce moment à Paris des hommes pourvus de diplômes universitaires qui récurent des assiettes dix à quinze heures par jour. Et l’on ne saurait dire que c’est pure paresse de leur part, car un fainéant ne peut pas faire le travail d’un plongeur. Ils se sont simplement trouvés pris dans un engrenage qui annihile toute pensée. Si les plongeurs pensaient un tant soit peu, il y a belle lurette qu’ils auraient formé un syndicat et se seraient mis en grève pour obtenir un statut plus décent. Mais ils ne pensent pas, parce qu’ils n’ont jamais un moment à eux pour le faire. La vie qu’ils mènent a fait d’eux des esclaves.

La question est alors : comment cet esclavage peut-il se perpétuer ? On a coutume de considérer comme allant de soi que tout travail répond à un besoin réel. Les gens voient quelqu’un effectuer un travail peu agréable et s’imaginent avoir tout dit en assurant que ce travail est nécessaire. Ainsi, le travail à la mine est pénible, mais nécessaire : nous avons besoin de charbon. Travailler dans les égouts n’a rien d’enthousiasmant, mais il faut bien des égoutiers. Et c’est la même chose pour les plongeurs : il y a une clientèle pour les restaurants, il faut donc des hommes qui passent quatre-vingts heures par semaine à laver des assiettes. C’est la civilisation qui l’exige, un point c’est tout. Un tel jugement mérite examen.

mercredi 12 août 2015

« Le paysan médiéval avait plus de vacances que vous » (New York Post)

En ces temps où le travail du dimanche tend à devenir une norme légale et une évidence aux yeux de beaucoup trop de gens (voire un droit aux yeux des consommateurs agressivement égoïstes), il est bon de faire entendre un autre son de cloche. Cet article, en anglais malheureusement, décrit une vérité historique, inconnue de toutes nos fortes têtes libérales, à savoir que le paysan médiéval travaillait BEAUCOUP moins que nous. Si le XIXe siècle et sa révolution industrielle furent une aberration humaine avec leurs 70 à 80 heures de travail par semaines (un temps de travail presque inconnu dans l'histoire de l'humanité), nos 40 heures (qui sont – secret de polichinelle –, dans les faits, bien plus), ne sont pas moins une particularité moderne quand on les compare à notre propre passé.

Quand le travailleur américain moyen dispose généralement de huit jours de vacance, le paysan médiéval pouvait parfois ne travailler, grâce à de nombreuses semaines de vacances et autres journées de congé, pas plus de 150 jours par an ! Et il faut savoir ce que furent ces journées de travail aussi. Loin du quotidien des salariés exploités comme des robots sans âme, où trente minutes de pause pour manger semblent être un cadeau merveilleux offert par le patron, le travailleur de l'époque prenait son temps pour manger et profitait bien souvent d'une sieste l'après-midi. L'économiste Juliet Shor convoquée ici rappelle que le train de vie de l'époque était « beaucoup plus lent, même paisible » et le travail « plus détendu ». Rappelons-nous par ailleurs ce que l'historien anglais Edward P. Thompson disait à propos du travail pré-industriel, qui se caractérisait aussi par une diversité d'activités bien plus grande (des sous-tâches dans un même métier, à la flexibilité des allers-venus, en passant par la persistance de nombreux emplois « mixtes ») :

«  Avant l'avènement de la production de masse mécanisée, l'organisation du travail était donc caractérisée par l'irrégularité. Dans le cadre de la production requise pour la semaine ou la quinzaine – tant de verges de tissus, tant de clous ou de paires de chaussures – la journée de travail pouvait être plus ou moins longue. De plus, dans les premiers temps de l'industrie manufacturière et de l'industrie minière, de nombreux emplois mixtes persistaient : les employés des mines d'étain de Cornouailles pêchaient aussi le pilchard ; leurs collègues des mines de plomb du Nord cultivaient parallèlement de petits lopins de terre ; les artisans des villages louaient leurs services dans le bâtiment, les transports, la menuiserie ; les ouvriers à domicile ; les petits fermiers des Pennines étaient aussi tisserands. » (Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, éditions La Fabrique, pp.50-51)
Il rajoutait :

« Lorsque les hommes avaient le contrôle de leur vie professionnelle, leur temps de travail oscillait donc entre d'intenses périodes de labeur et d'oisiveté (Organisation que l'on retrouve au demeurant aujourd'hui chez les travailleurs indépendants – artistes, écrivains, petits fermiers, et sans doute aussi chez les étudiants –, ce qui porterait à se demander si ce n'est pas là un rythme de travail "naturel" pour l'homme.). A en croire la tradition, les lundi et mardi, la navette du métier à tisser était rythmée par la lente goualante des tisserands : "On a bien l'temps, on a bien l'temps." Les jeudi et vendredi, ils changeaient de refrain : "Plus qu'un jour à tirer, plus qu'un jour à tirer." La tentation de rester au lit une heure de plus le matin obligeait à achever le travail tard le soir à la chandelle. Très peu de corporations manquaient d'observer la Saint-Lundi : cordonniers, tailleurs, charbonniers, typographes, potiers, tisserands, bonnetiers, couteliers – autant de métiers des quartiers populaires de Londres. » (ibid., pp.52-53)

Si les USA sont les pires en la matière , n'ayant même pas de politique en matière de vacances nationales, nous nous y acheminons tranquillement, en cadence avec la musique lugubre de nos élites libérales. Personne, parmi ces dernières, ne semblant se rendre compte que diminuer les journées de vacance ainsi qu'augmenter le temps de travail, non seulement loin de faire « trimer les branleurs qui font pas l'effort de travailler » (il n'y a qu'un branleur, n'est-ce pas, pour trouver le fait de répéter continuellement le même geste, répéter les mêmes paroles, pour un salaire de misère, insupportable), n'améliore en rien la productivité du travailleur. Les études ainsi que le bon sens l'attestent : un travailleur qui revient de vacance est bien plus productif car reposé – les études l'ont aussi démontré pour les siestes durant le travail –, et les travailleurs les plus productifs dans le monde sont aussi ceux qui travaillent le moins (l'Allemand travaille beaucoup moins d'heures que le Grec !...).

Nos ancêtres ayant lutté pour la journée de 8 heures ne luttaient pas pour quelque chose de « nouveau ou radical », mais pour restaurer ce « dont jouissaient leurs ancêtres avant l'arrivée des capitalistes industriels et de l'ampoule électrique ».

mercredi 5 août 2015

Matiouchenko sur la domination des intellectuels socialistes

Le leader des mutins du cuirassé Potemkine était un homme plein de bon sens, comme en atteste ce texte. Ce dernier fera grincer des dents mes camarades les plus marxistes (et les plus intellos) car il démonte le mythe du savoir forcément libérateur, ainsi que la bible rouge qu'est le Capital. Cependant cet extrait, issu de la préface d'Alexandre Skirda à un recueil de textes du révolutionnaire polonais Jan Waclav Makhaïvski, est d'une éloquence rare sur les méfaits de l'intelligentsia et son marxisme prétendument scientifique. Cet auteur fut l'un des premiers à analyser l'émergence d'une bureaucratie composée d'intellectuels, élite dominatrice valorisée pour ses compétences et ses connaissances, et désirant prendre le pouvoir sur le peuple, non plus au nom de Dieu ou du Capital, mais au nom du peuple lui-même ! En prévision de mon article sur le sujet pour la revue Ballast​ :

«  La révolution russe de 1905 fut l'occasion de bien illustrer les analyses de Makhaïski. Selon un historien social-démocrate d'alors, Gorev, ces idées s'exprimèrent parallèlement à l'influence du marxisme, et la plupart de ses partisans furent des ouvriers sociaux-démocrates.88 La campagne anti-intellectuelle et la lutte acharnée contre le socialisme rencontrèrent un terrain fertile dans la méfiance instinctive de nombreux ouvriers envers les «messieurs», et en particulier les «comitards». Cette campagne fut encore plus efficace auprès des révolutionnaires coupés de l'action directe : emprisonnés, déportés, et exilés, ils avaient — ce que Gorev ne dit pas — davantage de temps pour réfléchir.

Nous en avons un excellent exemple avec Afanasij Matiouchenko, le meneur des insurgés du cuirassé Potiemkine. Lorsqu'il débarqua en Roumanie,89 il fut accueilli par Christian Rakovsky, sommité de la social-démocratie locale (lui-même était alors sympathisant social-démocrate), qui lui souhaita la bienvenue dans un pays «libre», jouissant des libertés démocratiques dites bourgeoises. À Matiouchenko qui lui répondit que ce n'était pas pour cette «liberté-là» que les marins s'étaient révoltés, Rakovsky lui dit doctement :
«Et que vouliez-vous ? Le socialisme ? Non, mon brave la nature ne fait pas de tels sauts comme de sauter du règne de l'absolutisme à celui de la liberté, il est nécessaire de passer progressivement par tous les stades de développement, et quoi qu'on fasse, on ne pourra éviter le régime bourgeois, c'est la loi du socialisme scientifique.»

Matiouchenko s'étonne alors ingénument : «Quels sauts ? quelle loi ? Pourquoi un régime bourgeois et non socialiste ? Pourquoi est-ce que le bourgeois doit jouir de la liberté et non l'ouvrier ?» Rakovsky le sermonne alors en lui disant qu'il est décidément encore «trop inconscient, qu'il doit encore apprendre beaucoup et qu'il lui faut pour cela beaucoup lire. Alors il comprendra». Matiouchenko suit, troublé, le conseil de Rakovsky ; il lit beaucoup, mais ses conceptions radicales ne changent en rien ; par contre, tout ce qui lui paraissait simple jusque-là devient embrouillé et compliqué. A ce moment, un social-démocrate lui prête le Capital de Marx et lui promet qu'il y trouvera la clarté recherchée. Matiouchenko se met donc à lire le Capital, mais il est arrêté dans sa lecture par de nombreux termes étrangers qu'il ne connaît pas, par des opérations algébriques qu'il ne peut saisir.

Il constate donc que pour pouvoir lire et comprendre le Capital, il est nécessaire d'en savoir déjà beaucoup ; l'ouvrier, avec ses dix heures de dur labeur par jour, n'en a que faire ; en outre, le livre coûte cher. Il en déduit que cet ouvrage n'apporte rien aux ouvriers. Quand on lui dit que ce livre sert de «puits», d'où les gens «qui comprennent» puisent les connaissances qu'ils transmettent ensuite au peuple, il émet un jugement sévère à l'encontre de ces textes «écrits pour le peuple» où l'on rencontre sans cesse des conseils et injonctions du genre : «Attends» — «patiente» — «il ne faut pas faire ci ou ça» — «ne fais rien de toi-même» — «ne fais confiance qu'à nous, nous ferons ce qu'il faut pour toi» — «il n'y a que la social-démocratie qui soit bien, tous les autres groupes sont composés de petits-bourgeois, de mouchards ou de fous»

A un social-démocrate qui lui reproche de ne rien «comprendre» et qui lui déclare que s'il n'y avait pas eu des Kant, des Marx ou d'autres célébrités, il serait resté un «singe», il réplique que «s'il n'y avait pas eu des gens comme lui, Kant, Marx et toutes les célébrités auraient crevé de faim comme des chiens». Il terminait sa lettre, adressée à ses «anciens pédagogues», en se demandant comment il faut appeler Gorki, qui traite le bourgeois de vampire, alors qu'il se fait payer lui-même, pour un seul mot écrit, autant qu'un ouvrier pour une journée de travail.

Jugeant l'arbre à ses fruits, Matiouchenko s'éloigna du marxisme et devint anarcho-syndicaliste. Après avoir voyagé en Europe et en Amérique, il revint lutter en Ukraine en 1907, fut capturé par les soudards tsaristes et exécuté.  »

Source : http://golemfuturo.blogspot.be/p/jan-waclav-makhaiski-le-socialisme-des.html

samedi 1 août 2015

Podemos, Tsipras et le gouvernement représentatif


Voici un discours pour le moins éclairant, que je conseille d'écouter à tous ceux qui comprennent l'anglais ou l'espagnol, et qui s'intéressent à la situation de Podemos (liée elle-même à celle de Syriza et de la dite « autre gauche » européenne). Il pose question quant à ce que j'ai pu lire et entendre ici et là concernant Pablo Iglesias et la politique désirée par une partie de Podemos. Il y a plusieurs mois encore, je lisais déjà que le Parti était en risque de dérive centralisatrice et autoritaire, autour du charismatique leader et de son entourage. Il semblerait que le débat fait en ce moment rage à l'interne, notamment concernant la démocratie interne (le processus de votation) et la place des assemblées locales (qui ont été vidées de tout pouvoir décisionnaire) par rapport à la possibilité de transformer le parti en machine électorale. Podemos s'éloignant trop pour certains des désirs à l'origine du mouvement espagnol 15M.

Par ailleurs, on peut entendre ici ledit Pablo déclarer stricto sensu l'impuissance de Podemos s'il arrivait au pouvoir : il ne pourrait jamais faire plus qu'une réforme fiscale et une vague résistance au pouvoir européen. L'Espagne serait bien trop faible, aussi, pour donner le change aux eurocrates. Justifiant ainsi les décisions affreuses de Tsipras (« il n'y avait pas d'autre choix » !), il en vient à dire que si Tsipras avait voulu s'opposer à l'accord, il aurait dû quitter la zone euro, ce qu'il ne pouvait pas faire en l'absence de « consensus démocratique ». Cet argument phare dans la bouche des intellectuels de gauche pour justifier ces renoncements, est douteux : y avait-il un « consensus démocratique » sur l'acceptation de cet accord ? De quel consensus parle-t-il d'ailleurs ? Celui des sondages. C'est-à-dire d'opinions données a priori, avec des méthodes discutables, et en l'absence de tout débat démocratique pouvant potentiellement faire changer d'avis le peuple... Là où la seule véritable décision populaire que l'on connaisse soit le référendum du peuple grec, explicite quant à ce que désirait le peuple grec par rapport à ces mesures d'austérité.

Il ressort de ces propos, et de ces explications stratégiques, une absence frappante du principal acteur concerné, à savoir le peuple. Iglesias déclare que la seule force politique de masse serait Marine Le Pen, or cette dernière n'a ni milices violentes comme du temps du fascisme, ni organisations de masse, et encore moins des mobilisations grandioses portant l'étendard Le Pen et un projet de société « frontiste ». Iglesias, en fin orateur, invoque Lénine pour justifier les « compromis » de Tsipras et le fascisme pour analyser la politique possible de Marine Le Pen. Mais Tsipras n'est pas un bolchevik, et MLP n'est pas une fasciste. Comme Tsipras n'a rien renversé à son arrivée au pouvoir (alors que les compromis à la Lénine auraient été de tout faire péter, d'instaurer un capitalisme d'Etat à la schlague dans un pays et de rompre avec le système international en vigueur), Marine Le Pen ne changera rien de fondamental, s'alliera à l'UMP, demeurera dans l'UE et lui concèdera à terme toutes les mesures économiques qu'elle désire pour peu que l'UE lui permette de matraquer les immigrés et les petits délinquants.


Pourquoi ? Parce qu'être élu, avoir un bulletin de vote, ce n'est pas avoir un peuple derrière soi. Voter pour quelqu'un dans un système représentatif, ce n'est pas espérer et donner un mandat, c'est octroyer le droit de trahison – ne rien faire dans la rue, par la grève ou autre, c'est a fortiori demander d'être trahi. Les élections ne servent à rien sans un appui agressif. Le référendum ne sert à rien, en des temps où les appareils politiques n'ont jamais été autant séparés du peuple, sans violence au sens sorélien du terme, c'est-à-dire une volonté active et consciente de s'opposer au capitalisme. Ce qui devrait donc inquiéter les militants sincères, ce n'est pas le résultat des prochaines élections, mais bien l'activité politique des masses, leurs pratiques collectives, leur degré d'apathie. Dans les années 30, le Front populaire imposa ses réformes parce que de l'autre côté se trouvaient des prolétaires en rogne, des grèves générales, des reprises d'usines, des instaurations de conseils ouvriers autogérés, etc. En ce temps-là, c'est d'ailleurs ce pouvoir socialo-communiste qui fit stopper ces insurrections spontanées. Mais elles eurent au moins le mérite de le forcer à changer la donne. Et depuis lors on a les congés payés.