mercredi 25 mars 2015

Guy Debord, réac ou révolutionnaire ?

« Quand être “absolument moderne” est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran, ce que l’honnête esclave craint plus que tout, c’est que l’on puisse le soupçonner d’être passéiste. » — Guy Debord

Le titre peut paraître improbable aux yeux des pythies progressistes. Debord, dont on honorait le vingtenaire de la mort il y a peu, idole devenue consensuelle, dont l’ouvrage – ou devrait-on dire le titre – a enfanté quantité de lieux communs, semble faire partie du milieu. À l’instar d’un Camus, devenu social-démocrate progressiste, Debord l’irréductible s’est transformé, avec l’âge et la mort, en gentil critique des médias. On a détourné Debord.
 
Pourtant, un certain Debord demeure ignoré du grand public. Et pour cause, l’homme qui refusait d’apparaître dans les médias, le contempteur du travail, le premier critique de son public, a développé une œuvre dotée en germes de fortes doses d’explosif. Debord, dynamite conceptuelle. Si on le connaît plus pour sa pulvérisation de la « société du spectacle » ainsi que ses remarques sur l’urbanisme, peu de gens connaissent l’auteur de ces lignes : « La décadence générale est un moyen au service de l’empire de la servitude ; et c’est seulement en tant qu’elle est ce moyen qu’il lui est permis de se faire appeler progrès. » (Panégyrique, in Œuvres, p.1684)

Guy DebordCar en effet, Debord n’était pas un anticapitaliste typique. Malgré une conversion pleine et entière au marxisme, sa radicalité ainsi que son adhésion au conseillisme l’avaient amené à mener de front un combat radical contre la société moderne. Faisant constamment référence au passé afin d’y tirer des exemples, il détestait de nombreux phénomènes liés à la société moderne, fustigeait les travers moraux de ses contemporains [i] et émettait des critiques qui pourraient le faire passer aux yeux de certains de nos contemporains pour un « réac’ ». Ainsi, à propos des problèmes de banlieue, Debord disait :

« Je pense que tu as noté un fait qui a été cité très vite, peu de jours après l’affrontement du pont de l’Alma. Les pompiers appelés à Montfermeil sous le prétexte d’un faux incendie sont en fait tombés dans un guet-apens, où on les attendait avec des pavés et des barres de fer. Nos vieilles chansons témoignent qu’il est après tout normal, quand on est trop dans le besoin, de “crever la panse et la sacoche” d’un contrôleur des omnibus. Mais attaquer des pompiers, cela ne s’est jamais fait quand Paris existait ; et je ne sais même pas si cela se fait à Washington ou à Moscou. C’est l’expression achevée, et pratique, de la dissolution de tous les liens sociaux. » (Jean-François Martos, Correspondance avec Guy Debord, 1998, p.137).

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jeudi 12 mars 2015

Tous nazis !

 camusL’une des singularités de notre époque se révèle fabuleusement dans l’une de ses créations les plus monstrueuses, les plus absurdes : la pensée dite « maraboutdeficelle ». Il semblerait qu’avec la perte de repères stables et la disparition de la pensée critique[i], une manie des plus désagréables et des plus sottes ait conquis les sphères intellectuelles, touchant souvent des esprits boursouflés de culture, parcourus par les livres comme par des vers, et peu avares en références. Sorte d’alliage combinant les pires aspects de la pensée contemporaine – psychologisme, politiquement correct, relativisme culturel absolu, manichéisme, etc. – elle en vient à pourrir les débats et à empester partout où elle passe.

Soyons plus précis, qu’est-ce que la pensée maraboutdeficelle ? Au sens strict, il s’agit d’une pensée fonctionnant sur le mode du non sequitur et du paralogisme, c’est-à-dire à l’aide de combinaisons logiques en apparence justes, mais concrètement erronées. Exemple type : si je pense X et que Y pense X et Z, c’est que je dois penser Z. Moins abstraitement : si j’approuve une affirmation d’un homme de droite, c’est que je suis de droite. On voit déjà les impasses effrayantes d’une telle pensée. C’est en effet par ce type de raisonnements qu’ont fonctionné de nombreuses troupes militantes, de nombreux esprits clos et sectaires. Deux types de personnes semblent appliquer ce genre de logique perverse : d’un côté, les honnêtes gens, bien souvent naïfs ou spontanés, dont la bonne foi ne mérite ni le mépris ni l’opprobre ; de l’autre, au contraire, une catégorie infâme de penseurs et d’hommes d’action, qui s’en sont servi à des fins cyniques d’orthodoxie et d’exclusion. Cette dernière a joué un rôle important au sein des divisions disciplinées du stalinisme : quiconque déviait un tant soit peu de la ligne du Parti était vilipendé d’une forme ou d’une autre de réaction, de collaboration avec l’adversaire, voire tout simplement d’adhésion à ses thèses.

Albert Camus en avait fait les frais à son époque : pour avoir affirmé quelques vérités aujourd’hui communément admises, l’homme s’est vu attaquer par la meute germanopratine coordonnée par leur vigilant maître Sartre. On se souvient de sa réponse : « On ne décide pas de la vérité selon qu’elle est à droite ou à gauche et moins encore selon ce que la droite et la gauche décident d’en faire. À ce compte, Descartes serait stalinien et Péguy bénirait M. Pinay. Si, enfin, la vérité me paraissait à droite, j’y serais. »[ii]

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Extraits de « Nuits bleues, calmes bières », de Jean-Pierre Martinet

Je me suis récemment procuré ce petit livre ainsi que l'énorme « Jérôme » du noircissime et biéreux Jean-Pierre Martinet. Si certains écrivains trempent leur plume dans de l'eau tiède ou de l'eau de rose, celui-ci la trempe dans de la gueuze dégueulasse. C'est l'écrivain de la solitude la plus atroce et la plus médiocre. Un de ces écrivains terribles, passés inaperçus malgré – ou à cause de – un talent indubitable pour les descriptions cruelles d'un monde sordide, composé de perdants et de perdus, de personnages repliés et anonymes. L'écrivain voit le monde avec une paire de lunettes opaques, et le grotesque lui permet de donner vie à un monde désenchanté. Lecture désespérante, mais cependant jubilatoire, avec un style sec et rythmé. Le texte d'où sont extraits ces passages retrace les déambulations et réflexions d'un mort, devenu un « calme buveur de bières ».

« Ce soir-là, en rentrant chez lui, après avoir renversé une bonne dizaine de poubelles, égorgé trois chiens et giflé un aveugle saoul qui l'avait pris pour Marilyn Monroe (il avait essayé de l'enlacer au milieu de la rue, sous la pluie, mais il avait réussi à s'échapper. L'aveugle avait fini par glisser et gesticulait sur la chaussée en suppliant sa chère Marilyn de revenir), il se dit que, décidément, il n'avait plus grand-chose à voir avec le gentil peint garçon que sa grand-mère emmenait tous les soirs, en hiver, sous les flocons de neige en coton hydrophile, aux "Dames de France", place Abel-Surchamp, à Libourne, se gaver de pâtes de coing à cinq francs, au milieu des ampoules rouges et bleues clignotantes.
(...)
Autrefois, quand il était vivant, il aimait bien introduire sa langue dans les oreilles des filles dont il était amoureux. Tendres baisers. On se caressait. Il se sentait exclu. Il redoutait qu'on le prît pour un voyeur, alors qu'il n'était qu'un calme buveur de bière, un mort, un innocent, un enfant. Il écoutait les musiques dans les juke-box. Il aimait ces airs sans importance, lorsque machin-machine active les saisons, en avant en arrière, en arrière en avant, fleurs feuilles, feuilles fleurs. Fleuilles. Feurs. De chemisettes à carreaux en manteaux épais, de sous-vêtements perce-neige en culottes nerce-peige : tous ces corps jamais effleurés, quel charnier. Cet Auschwitz des corps manqués. De trop aimer, on n'aime plus. Alors on tire sur soi le couvercle de son cercueil, comme le dormeur sa couverture, lorsqu'il fait froid. Et l'on commande un autre demi. On se gave de propos imbéciles, de trahisons dérisoires. S'il-vous-plaît, monsieur.
(...)
Devant chez lui, il s'engueula avec un chien (depuis son enfance, il détestait les chiens, "ces faux amis de l'homme", comme dit superbement le poète Yves Martin), puis il donna des coups de pied contre ses meubles, après avoir péniblement trouvé la clé, le trou, et la serrure, et puis l'appartement, au fond de sa poche, tout au fond. Il lutta contre une pantoufle trouée, des heures durant. Elle lui avait sauté à la gorge dès qu'il avait ouvert la porte, en rugissant comme un tigre. Il finit par avoir le dessus, mais son coeur battait si vite que, pour se calmer, il caressa la moquette dans le sens du poil. Elle ronronna de plaisir. Il se sentit un peu mieux. Pourtant. D'autres bières achèveraient de tuer l'angoisse. Le cliqueti-clac de la capsule décapsulée par un tendre décapsuleur. Alors. Toute cette mousse, ce jaillissement jaillissant, et cette blancheur de baleine blanche, spermatique. Il enfouit la liqueur d'or dans les profondeurs rouges et noires. Les palpitantes muqueuses : il pensa à des femmes. Il n'avait sous la main que de la bière ordinaire. Il rêva à des noms prestigieux : John Courage, Bass. Et de la bière belge, de la bière de calmes moines sous la pluie. Et les Allemandes, les fabuleuses : München. Il ne s'était jamais senti aussi chenille, aussi taupe. Une main invisible lui tendait les bières décapsulées. Il n'en refusa aucune. Puis il se laissa tomber sur son lit, sans prendre même la peine de tirer les couvertures. Il ne s'endormit pas tout de suite. »

Nuits bleues, calmes bières, éditions Finitude. 

jeudi 5 mars 2015

« Ce qui est important », Cornélius Castoriadis

« CE QUI EST IMPORTANT

Dans le n°3 de Pouvoir Ouvrier* un instituteur posait la question : pourquoi les ouvriers n'écrivent-ils pas ? Il montrait, de façon profonde, que cela est dû à toute leur situation dans la société et aussi à la nature de la soi-disant "éducation" que dispense l'école capitaliste. Il mentionnait aussi le fait que souvent les ouvriers pensent que leur expérience "ce n'est pas intéressant".

Ce dernier point me paraît tout à fait fondamental, et je voudrais faire part là-dessus de mon expérience, qui n'est pas l'expérience d'un ouvrier, mais celle d'un militant.

Lorsque des ouvriers demandent, comme cela arrive, qu'un intellectuel leur parle des problèmes du capitalisme et du socialisme, ils comprennent difficilement que l'on accorde une place centrale à la situation de l'ouvrier dans l'usine et dans la production. Il m'est par exemple arrivé de faire devant des ouvriers des exposés autour des idées suivantes :

  • la façon dont est organisée l'usine capitaliste crée un conflit perpétuel entre les ouvriers et la direction autour de la production ;
  • la direction utilise toujours de nouvelles méthodes pour enchaîner les ouvriers à la "discipline de la production" telle qu'elle l'entend ;
  • les ouvriers inventent toujours de nouvelles méthodes pour se défendre ;
  • cette lutte a souvent plus d'influence sur le niveau des salaires que les négociations ou même les grèves ;
  • le gaspillage qui en résulte est énorme et de loin supérieur à celui que provoquent les crises économiques ;
  • les syndicats restent toujours étrangers et le plus souvent hostiles à cette lutte des ouvriers ;
  • les militants ouvriers doivent diffuser tous les exemples de cette lutte qui ont une valeur en dehors de l'entreprise où ils se sont produits ;
  • rien ne serait changé à cette situation par la simple "nationalisation" des usines et la "planification" de l'économie ;
  • le socialisme est par conséquent inconcevable sans un changement complet de l'organisation de la production dans les usines sans la suppression de la direction et l'instauration de la gestion ouvrière.
Ces exposés étaient à la fois concrets et théoriques ; c'est-à-dire, ils donnaient chaque fois des exemples réels et précis, mais en même temps, loin de se militer à une description, essayaient de tirer des conclusions générales. Ce sont là des choses dont les ouvriers ont évidemment l'expérience la plus directe et la plus complète, et qui, d'autre part, ont une signification profonde et universelle.

Pourtant, ce que l'on constate, c'est que les auditeurs parlent peu et paraissent plutôt déçus. Ils sont venus là pour parler ou entendre parler de choses importantes ; et il leur paraît difficile de croire que ces choses importantes sont ce qu'eux-mêmes font tous les jours. Ils avaient pensé qu'on leur parlerait de la plus-value absolue et relative, de la baisse du taux de profit, de la surproduction et de la sous-consommation. Il leur paraît incroyable qu'on leur dise que l'évolution de la société moderne est beaucoup plus déterminée par les gestes quotidiens de millions d'ouvriers dans toutes les usines du monde que par de grandes lois cachées et mystérieuses de l'économie, découvertes par les théoriciens. Ils en arrivent même à contester qu'une telle lutte permanente entre les ouvriers et la direction existe et que les ouvriers parviennent à se défendre ; pourtant, une fois que la discussion a démarré vraiment, ce qu'ils disent démontre qu'ils mènent eux-mêmes cette lutte du moment où ils pénètrent dans l'usine jusqu'au moment où ils en sortent.

Cette idée chez les ouvriers que ce qu'ils vivent, ce qu'ils font et ce qu'ils pensent "n'est pas important", ce n'est pas seulement ce qui les empêche de s'exprimer. C'est la plus grave manifestation de l'asservissement idéologique au capitalisme. Car le capitalisme ne peut survivre que si les gens sont persuadés que ce qu'eux-mêmes font et savent est de la petite cuisine privée, sans importance, et que les choses importantes sont le monopole des gros Messieurs et des spécialistes des divers domaines. Constamment, le capitalisme essaie de faire pénétrer cette idée dans la tête des gens.

Mais ils faut aussi dire qu'il a été puissamment aidé dans ce travail par les organisations ouvrières.

Depuis fort longtemps, syndicats et partis ont essayé de persuader les ouvriers que les seules questions importantes concernent soit les salaires, soit l'économie, la politique et la société en général. Cela est déjà faux. Mais il y a pire. Ce que ces organisations ont considéré comme "théorie" sur ces questions, et ce qui de plus en plus a passé pour tel aux yeux du public, au lieu d'être, comme il aurait fallu, étroitement lié à l'expérience des ouvriers dans la production et dans la vie sociale, est devenu une théorie soi-disant "scientifique", de plus en plus abstraite (et de plus en plus fausse). De cette théorie, bien sûr, seules les spécialistes – intellectuels et dirigeants – savent et peuvent parler. Les ouvriers n'ont qu'à se taire, et essayer consciencieusement d'absorber et d'assimiler les "vérités" que les premiers leur débitent. On parvient ainsi à un double résultat. L'intense désir que de grandes couches de la classe ouvrière éprouvent pour élargir leur connaissances et leur horizon, pour dépasser le cadre de l'usine et se former une conception de la société qui les aide dans leur lutte est détruit dès le départ. La soi-disant "théorie" devant laquelle on les place leur paraît, dans le meilleur des cas, une sorte d'algèbre supérieure, inaccessible, et, dans le cas le plus courant, une litanie de mots incompréhensibles qui n'expliquent rien. D'autre part, sur le contenu de cette "théorie" et sur sa vérité les ouvriers n'ont aucun contrôle ; les démonstrations se trouvent, leur dit-on, dans les quatorze volumes du Capital et dans d'autres ouvrages immenses et mystérieux que possèdent les camarades savants – à qui il faut faire confiance.

Les racines et les conséquences de cette situation vont infiniment loin. A son origine, il y a une mentalité profondément bourgeoise : comme il y a des lois de la physique, il y a des lois de l'économie et de la société, et ces lois n'ont rien à voir avec l'expérience directe des gens. Il y a des scientifiques et des ingénieurs de la société qui les connaissent. Comme les ingénieurs seuls peuvent décider comment on construit un pont, de même les ingénieurs de la société – dirigeants des partis et syndicats – peuvent seuls décider de l'organisation de la société. Changer la société, c'est changer son organisation "général", mais cela n'affecte en rien ce qui se passe dans les usines – puisque cela "n'est pas important".

Pour dépasser cette situation, il ne suffit pas de dire aux travailleurs : parlez, c'est-à-vous de dire ce que sont les problèmes. Il faut encore démolir cette idée monstrueusement fausse que ces problèmes, tels que les voient les ouvriers, ne sont pas importants, qu'il y en d'autres qui le sont beaucoup plus et dont seuls les "théoriciens" et les politiciens peuvent parler. On ne peut rien comprendre à l'usine si on ne comprend pas la société ; mais on peut encore moins comprendre quoi que ce soit à la société si on ne comprend pas l'usine. Pour cela, il n'y a qu'un moyen : que les ouvriers parlent.

Montrer cela doit être la tâche première et permanente de Pouvoir Ouvrier. »

Cornélius Castoriadis, in La question du mouvement ouvrier, tome 2, pp.359-362.

* Pouvoir ouvrier, supplément mensuel à S. ou B., n°5 (mars 1959)