jeudi 3 décembre 2015

Une histoire de fou de Robert Guédiguian

J'ai eu récemment l'occasion de discuter un peu avec le tout grand réalisateur français (d'origine germano-arméniene) Robert Guédiguian et sa charmante – et toute aussi grande – femme-actrice principale (et récurrente) Ariane Ascaride, à l'occasion de l'avant-première de son dernier film Une histoire de fou au Vendôme [NDLR : le 1 décembre 2015]. Un vrai plaisir, hélas de trop courte durée. Le tutoiement s'est vite instauré, entre camarades on ne fait pas de chichi (et moi encore moins).

Le couple est magnifique en tant que tel, avec une complicité toujours intacte malgré les années. Mais c'est le lien qui unit ces deux individualités qui a retenu mon attention : certes Guédiguian est imposant et parle avec l'accent fleuri de Marseilles, certes Ascaride est une vraie méditerranéenne pleine d'énergie et dotée d'une faconde pleine d'expressivité, ce sont deux types humains très différents... Mais l'un comme l'autre sont après tant d'années toujours aussi engagés, rouges comme le fer. 

Guédiguian me disait ainsi qu'il venait de terminer un film sur la vie du jeune Marx – et l'on sait l'attachement du réalisateur pour le petit peuple, celui des humbles, dont il est issu (fils d'ouvrier-docker) et qu'il n'a cessé d'observer depuis sa naissance. Il devrait sortir en 2016 et avec un peu de chance (on le lui souhaite), il passera à Cannes... Quant à sa femme, qu'il avait rencontrée à l'époque à l'UNEF, elle me faisait part de sa révolte contre les terroristes, « des jeunes qui ont tué d'autres jeunes », mais surtout n'hésitait pas à déclamer ses envies de révolution, contre la montée en flèche du FN. « Je préfère encore le chaos plutôt que cet état de n'importe quoi »... Et son message aux jeunes : « on compte sur vous ». Aussi effrontée et rebelle maintenant qu'à ses vingt ans. 

Quant au film, que dire ? J'y étais avec une amie Arménienne, et pendant que j'avais le souffle coupé, elle était figée d'émotions sur son siège, avec quelques larmes versées vers la fin. Le film est magnifique, tout simplement. Une histoire de fou, oui, mais surtout de fous – parce que l'homme est cet « animal fou dont la folie a engendré la raison ». Divisé en trois périodes, il commence avec l'assassinat héroïque commis par Soghomon Tehlirian, qui tua Talaat Pacha, principal responsable du génocide arménien (et qui fut ensuite acquitté par un jury populaire allemand), et se conclue avec la fin de l'U.R.S.S. ainsi que la création de l'Arménie nouvelle. Entre les deux, l'histoire terrible, tragique, d'un jeune révolutionnaire arménien dans les années 80 qui décide d'entrer dans la lutte terroriste, et découvre les implications de cet engagement : perte de sa famille, perte d'identité, flou moral et conséquences humains désastreuses (tout commence avec son premier attentat qui fauche les jambes d'un innocent en Turquie). 

Malgré l'année du centenaire du génocide arménien, le réalisateur, et c'est là sa force, n'a pas hésité à montrer les dérives du terrorisme arménien de l'époque. Il dira d'ailleurs après le film, en discutant avec une Arménienne un peu choquée, que « la vérité est révolutionnaire ». Et en effet, le film est puissant en cela qu'il montre le drame arménien, les volontés justes de reconnaissance des jeunes militants révolutionnaires, et qu'imbriqués dans tous ces drames politiques, les passions humaines disposent d'une place d'envergure. La vérité, mais sans neutralité indigne, avec une subtilité très juste. Passant de l'amour impossible entre militants armés, au conflit entre morale et lutte armée, aux délires de puissance et à l'avidité de sang du chef de l'armée (qui suscitera une division au sein même des guérilleros arméniens), jusqu'à la centralité de la mère jouée par Ariane, Robert Guédiguian touche à peu près à tout ce qui constitue la tragédie humaine, avec un soupçon d'humour et beaucoup de tendresse pour ses personnages.

Le hasard des dates a voulu que le drame du 13 novembre eut lieu deux jours après la sortie de cette histoire sur une autre forme de terrorisme – distincte, incomparable. Je ne peux que vous conseiller d'aller voir ce film, qui est du grand cinéma, d'autant plus que la catastrophe parisienne l'a complètement éclipsé. Les réalisateurs engagés ne courent pas les rues, et quand ils font de bons films ils méritent d'être vus.

1 commentaire:

  1. Merci pour cette recommandation ; j'essaierai de voir ce film !

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