jeudi 31 octobre 2013

Le manifeste des 343 libéraux

Hallucine, à moitié rigolard, en voyant cette conjuration des imbéciles invoquer des principes que leur pastiche de pétition viole à chaque ligne. Le manifeste des 343 salauds : la nouvelle invention choc des amis du foutre salarié, camarades indécrottables de l'internationale des queues en forme de dollar. On peut y voir figurer des noms bien connus de la scène « anti-bien-pensante », notamment des antilibéraux de gauche comme de droite (mais que fout Jérome Leroy là-dedans ??), et surtout un Zemmour qui soudain devient ultralibéral en ce qui concerne ses bourses.

Causeur, on peut aimer ou non, a généralement pu mettre en face à face des points de vue complètement antinomiques. Un petit coup d'oeil au sommaire de ce numéro montre néanmoins que les putes n'y auront pas droit. Les titres sont tout plein d'élégance et de sobriété : « le déclin de la France date de la fermeture des bordels », « au fond, on veut punir l'hétérosexualité » (on chanterait presque le chant des partisans en lisant ces titres) ou encore « touche pas à ma pute, c'est mon pote » – on appréciera ici l'ironie bien grasse de gens qui détestent l'antiracisme.

Non les amis, vous n'avez pas le droit à votre petite prostituée juste après votre kebab « histoire de faire passer la sauce samouraï ». Quelle est la prochaine étape : un parc d'attraction avec le stand « putes » où chaque tir réussi donne droit à une pipe ? Allons bon. Le texte dit par exemple que « nous ne saurions sous aucun prétexte nous passer du consentement de nos partenaires », mais on aimerait bien savoir quel type de consentement l'on peut trouver dans le fait de payer quelqu'un pour une prestation... La femme ne consent pas à baiser, elle consent à accepter le flouze pour ensuite baiser. L'argent et le contrat qu'il implique nient toute forme de consentement humain : il s'agit là d'un contrat marchand, avec tout le rapport de force qu'il implique, et impliquerait d'ailleurs dans bien d'autres cas (ouvriers, emprunteurs, etc.).

Le texte continue, tel un manifeste des 343 libéraux, en proclamant refuser « que des députés édictent des normes sur nos désirs et nos plaisirs. » Et les amateurs de chasse à l'homme – consentante j'entends – d'applaudir sans nul doute à tout rompre à ce refus total des limites. On peut en outre trouver cela particulièrement amusant quand on se souvient que certains signataires, principalement le dénommé Zemmour, ont dénoncé ce principe libéral-libertaire – à raison – pour fustiger – à tort – le mariage ouvert aux homos. Superbe exemple de deux poids deux mesures : taper sur les tantes c'est bien, c'est antilibéral, mais par contre toucher à notre droit au con rémunéré, c'est liberticide.

Que les choses soient claires : les abolitionnistes ne veulent pas réguler votre pieu et la cadence de vos secousses dessus. Notre but n'est pas de vous dire comment forniquer, mais bien de réguler l'aspect qui n'entre pas dans le cadre purement intime, privé de la prostitution, à savoir le cadre marchand. Les sophismes qui ruissèlent de ce texte écrit par des mains moites illustrent bien les raisons qui motivent in fine la défense de la prostitution moderne. L'époque est celle du consommateur-roi, individu libéré de toutes entraves sociale et politique, qui suffoque à chaque fois que quelqu'un ou quelque chose impose une limite à son désir insatiable. La prostitution, qui en d'autres temps se trouvait peut-être justifiée par un ordre social cohérent, ne devient plus qu'une activité misérable, égoïste et capitaliste sous la modernité. Misérable pour la prostituée qui en est la victime, égoïste pour le consommateur à la recherche de plaisir et capitaliste pour le maqu'. Voilà pourquoi on ne peut plus lui trouver d'autres excuses que par l'emploi d'un argumentaire archi-libéral, puisé dans les bouquins d'Ayn Rand et mâtiné de nostalgie pour un passé pour le coup complètement fantasmé – et ce pour le pire.

Non le choix n'est pas entre bigoterie puritaine du XXIe siècle et prostitution festive du XXe, non le choix n'est pas entre Zemmour et Vallaud-Belkacem. Entre ces deux figures médiatiques, il y a le féminisme radical des anarchistes espagnoles, le féminisme libertaire qui n'a que faire des pratiques sexuelles de chacun mais refuse l'extension du marché – qui par ailleurs s'accompagne toujours de l'emprise étatique – à la sphère la plus privée de l'Homme et le féminisme républicain qui veut distinguer radicalement les sphères de la vie humaine. La prostitution, c'est la réification totale de tout, l'achèvement complet de la logique capitaliste, le cheminement ultime du totalitarisme du Roi Fric, du Dieu Mammon. C'est enfin la négation assumée des frontières entre privé et public. Rien de plus, rien de moins.