jeudi 30 août 2012

Régis Debray, qu'est-ce qu'être républicain ?

""Les phénomènes d'organisation sociale sont comme une mimique de l'organisation vitale." Ainsi s'exprimait notre maître Canguilhem (Le Normal et le Pathologique). L'organisation nationale ne serait-elle pas comme un mode d'organisation du vivant ? Ne pourrait-on parler au demeurant de natiosynthèse, comme il y a une photosynthèse - c'est-à-dire une façon singulière, qu'aucun dispositif artificiel n'a encore pu remplacer, propre aux arbres et aux plantes, de transformer des apports inorganiques en matières organiques ? N'est-ce pas la condition nécessaire (non suffisante, bien sûr) de l'adoption continue des éléments "étrangers"qui fait le tissu vivant d'une continuité nationale ? Cela dit, le républicain sait jusqu'où ne pas aller trop loin dans la métaphore végétative. Il a lu Leroi-Gourhan. Il sait que si le sapiens sapiens se distingue des autres espèces animales par la formation de groupes ethniques différenciés, le bipède omnivore s'affranchit de son enclos ethnique par le double cumul de l'invention technique et de la loi morale. Les sociétés humaines avancent dans et par la projection technique, l'extériorisation des facultés internes dans des prothèses artificielles toujours plus productives et performantes qui leur permettent de déjouer la régulation génétique, circulaire et piétinante, des populations animales. Rien de surprenant si les doctrines conservatrices recourent au modèle organiciste, qui tend à figer le développement, à refermer l'espace et le temps, en subordonnant les individus à des besoins et des normes fixés une fois pour toutes, au sein d'une totalité historique fermée. C'est ignorer que chaque conscience peut, et que chaque citoyen doit, remettre en question les règles de conduite qu'il tient de son groupe, s'en décoller et lui en proposer d'autres - latitude qui n'est pas celle des loutres ni des chimpanzés, qui, eux, sont à la colle avec leurs congénères, de la naissance à la mort, en tournant en rond per saecula saeculorum. Et cependant, barrer d'un trait de plume le primate sous l'acculturé serait encore la meilleure façon de lui céder la place à la première fissure. C'est une acceptation incommode, j'en conviens, un peu amère même, mais on ne voit pas comment le mammifère humain pourrait accélérer l'allure en se coupant en deux. Voilà qui donne envie de rappeler aux adeptes de Condorcet (et plus largement, de la raison pure républicaine) qu'il y a de l'organique dans et sous le contractuel, des particularités plurielles sous et derrière la singularité universelle du sujet citoyen ; et aussitôt après aux descendants de Herder (et aux amis de Charles Taylor, le multiculturaliste canadien), qu'il faut des principes d'unité, rationnels et abstraits, pour fédérer, dans une nation digne de ce nom, la pluralité des nous communautaires. Et cette double précaution, où certains ne verront, avec raison, qu'une côté mal taillée (le réel est ainsi fait), esquisse déjà un lieu de résistance positif à la raison du plus fort : la loi de l'empire et la loi des tribus. D'un côté, l'américanisation du village global, ou la loi du plus fort mondial habillée en légalité internationale, via les Nations unies , et de l'autre, l'ethnisation du genre humain, ou la loi du plus fort local, ans recours possible à un droit des gens internationalement applicable. A quelque chose malheur est bon : la conscience malheureuse qui habite l'animal républicain (plus vulnérable aux contradictions que l'animal démocrate, monarchique ou totalitaire), peut se retourner en sagesse par la vertu du bon usage. Son goût pour l'universel concret l'expose à quelques déchirements provisoires, mais lui permet en principe de récuser l'universalisme impérial (marché unique, pensée unique) aussi bien que le relativisme identitaire (chacun chez soi et Dieu pour tous), où il nous est permis de voir l'envers et l'endroit du cynisme contemporain. Un républicain, au fond, refuse de choisir entre l'individualisme libéral et la communauté organique. Entre une philosophie de l'universel abstrait et son opposé, la volonté singulière du surhomme décidant de la guerre et de la paix. Entre l'Angleterre et l'Allemagne, si l'on veut. Il se fait une idée suffisamment complexe de la nation pour réconcilier les droits de l'homme et les droits du peuple. " (Régis Debray, Le Code et le Glaive, éditions Albin Michel, p.81-83)

samedi 25 août 2012

Voyageurs du net, une belle initiative de camarades

http://www.voyageurs-du-net.com/

Peu de gens lisent ce blog, mais je me permets néanmoins de faire une petite publicité pour un site récemment fondé par des camarades et amis(1) qui vaut assurément le détour. Voyageurs du net est un superbe projet qui a pour noble but de briser le carcan plan-plan et bourgeois d'une certaine forme de tourisme, au profit d'une conception plus humaine et humaniste de celui-ci, et de tenter ainsi de fonder un site d'entraide et de partage où les partisans d'une telle vision du voyage seraient à même de se rencontrer, et de se communiquer des conseils pratiques ou autres, tout en étant ouvert au grand public. C'est dans une volonté franche de rupture avec le capitalisme comme "fait social total" (Mauss, cité dans leur présentation) que les contributeurs publient régulièrement des papiers sur divers sujets, divers endroits, toujours avec en tête l'idée que "nous ne défendrons pas ici les enseignes du tourisme industriel (Club Med, Marmara, Pierre & Vacances, et autres tour operators). La raison est simple : autant que possible, nous voulons promouvoir le voyage à hauteur d’homme, un voyage de rencontre, de curiosité vis-à-vis d’autrui, qui n’a rien à voir avec les pratiques de l’industrie du tourisme."(2).

Dès lors, ne vous attendez pas ici à un flot ininterrompu de sottises sur la bravoure du courageux client quémandant au réceptionniste en globish les clés de sa chambre, le confort exceptionnel des chambres uniformes ou la sympathie d'animateurs énergiques et joyeux. Ici, l'on ne fait pas dans la culture de masse. L'on tente modestement d'aborder l'Autre dans toute sa complexité, tout en ne plongeant pas dans l'autre abîme de ridicule qu'est une certaine vision bien pensante et exotique du bourlingueur admiratif devant "ces-formidables-qualités-humaines-que-nous-occidentaux-matérialistes/individualistes-avons-perdues-snif"(3). En effet, "Sans idéalisme et sans pessimisme, nous considérons seulement le voyage tel qu’il est : une expérience humaine saine et formatrice, qui permet de se comprendre soi-même en rencontrant les autres, qui permet d’échanger des idées, de partager des instants, seraient-ils difficiles. En somme, de créer un lien humain dont nous avons le sentiment qu’il se délite à mesure que la culture capitaliste, en tant que « fait social total », pénètre toutes les strates de l’existence humaine. Il est donc capital de se rencontrer, de se lier, de passer outre les représentations stéréotypées véhiculées par les médias, d’exprimer et vivre sa solidarité avec l’espèce humaine"

C'est eux qui l'disent. Donc allez-y, et que ça saute !! Et fort de mon autorité, je vous somme de le faire en proclamant haut et fort que c'est un ordre. Là ! http://www.voyageurs-du-net.com/

(1) Dont l'un tient un excellent blog critique sur l'art contemporain, http://blablartcontempourien.wordpress.com, tenu avec une belle plume pleine d'épines, et fourni d'érudition artistique. A voir aussi !
(2) http://www.voyageurs-du-net.com/qui-sommes-nous
(3) Lire à ce sujet le drolatique bouquin "De l'art d'ennuyer en racontant ses voyages", M.Debureaux, éditions Cavatines : "Choisissez de vrais gens et des petits métiers perpétuant des traditions centenaires (ermites des taïgas, sherpas du Khumbu, éleveurs de yacks) en feignant de croire que les huissiers de justice et les agents d’assurance n’existent pas à l’autre bout du monde. Rappelez la joie de vivre du berger dropka des hauts plateaux, la patience du nettoyeur d’oreilles de Bombay ou le rayonnement de la vendeuse de fruits de Phnom Penh mais jamais celui du guichetier qui a changé vos Travellers chèques."

Marc Bloch : « Pourquoi je suis républicain »

Il est toujours important de se remémorer ses classiques. Marc Bloch en fait partie. Grand historien, l'un des fondateurs de "l'école des Annales"(1) en histoire, résistant durant le deuxième guerre mondiale, il est aussi devenu par la force des choses l'une des égérie du camp républicain en France. Régis Debray avait notamment voulu à une période qu'on enseigne cet "oublié de tous aujourd'hui" au lycée pour introduire les jeunes générations à l'idée de République et à l'histoire de la Nation. Cet homme, qui est de ces historiens ayant su allier érudition historique et style plaisant à lire, avait en son temps écrit ce court article, véritable plaidoyer pour une certaine idée de la France, sous l'occupation. "Ce texte fait partie du livre fameux L'Etrange défaite (1946) mais est en fait un article publié dans les Cahiers politiques (1) en 1943 au sein du Comité Général d'Etudes créé à l'initiative de Jean Moulin et aurait été rédigé par une autre plume: Joseph Hours (2)." (2) 

C'est ainsi que Bloch brode une vision universaliste, politique de ce qu'est la France et le fait d'être français. Un rappel vibrant aux âmes bien pensantes de notre temps, qui amalgament nation à nationalisme, voire à nazisme pour les langues les plus perfides. Rappel d'autant plus douloureux qu'il proclame haut et fort l'importance de "l'indépendance nationale à l'égard de l'étranger", expression dont l'écho ne peut que provoquer de l'urticaire et des réactions pavloviennes sur la xénophobie auprès de nos chers amis "de gôche" ou "de droâte" libéraux. La délimitation d'un intérieur et d'un extérieur étant très difficile à concevoir chez ces sans-frontièristes satisfaits, ce concept antique se retrouve désormais repeint en nouvelle "bête immonde" de ces à plat ventres peu féconds qui pullulent en haut de l'échelle.

(1) "Réaction à l'histoire positiviste dominante du début du XXe siècle, l'école des Annales est née d'une revue dirigée par deux des grands historiens français, Lucien Febvre et Marc Bloch. Rejetant l'évènement (telle l'histoire bataille) ou l'histoire politique pour l'histoire économique et sociale, et le temps long, les Annales marquent plus de soixante ans d'historiographie française, et au-delà, au travers de grandes figures  comme Fernand Braudel. Une influence qui tend lentement à diminuer à la fin du XXe siècle et au début des années 2000." http://www.histoire-pour-tous.fr/education/179-metiers-histoire/3990-historiographie-lecole-des-annales.html

(2)  Pour lire le texte en entier, voir : http://blogs.mediapart.fr/blog/gwenael-glatre/280810/pourquoi-je-suis-republicain-marc-bloch-1943


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"(...) Il n’est pas possible de supprimer d’un trait de plume ce passé. Qu’on le veuille ou non, la monarchie a pris aux yeux de toute la France une signification précise. Elle est comme tout régime, le régime de ses partisans, le régime de ces Français qui ne poursuivent la victoire que contre la France, qui veulent se distinguer de leurs compatriotes et exercer sur eux une véritable domination. Sachant que cette domination ne serait pas acceptée, ils ne la conçoivent établie que contre leur peuple pour le contraindre et le soumettre, et nullement à son profit. Ce n’est pas un homme, si ouvert et si sympathique soit-il, qui peut changer un tel état de choses.

La République, au contraire, apparaît aux Français comme le régime de tous, elle est la grande idée qui dans toutes les causes nationales a exalté les sentiments du peuple. C’est elle qui en 1793 a chassé l’invasion menaçante, elle qui en 1870 a galvanisé contre l’ennemi le sentiment français, c’est elle qui, de 1914 à 1918, a su maintenir pendant quatre ans, à travers les plus dures épreuves, l’unanimité française ; ses gloires sont celles de notre peuple et ses défaites sont nos douleurs. Dans la mesure où l’on avait pu arracher aux Français leur confiance dans la République, ils avaient perdu tout enthousiasme et toute ardeur, et se sentaient déjà menacés par la défaite et dans la mesure où ils se sont redressés contre le joug ennemi, c’est spontanément que le cri de « Vive la République ! » est revenu sur leurs lèvres. La République est le régime du peuple. Le peuple qui se sera libéré lui-même et par l’effort commun de tous ne pourra garder sa liberté que par la vigilance continue de tous. Les faits l’ont aujourd’hui prouvé : l’indépendance nationale à l’égard de l’étranger et la liberté intérieure sont indissolublement liées, elles sont l’effet d’un seul et même mouvement.

Ceux qui veulent à tout prix donner au peuple un maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l’étranger. Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c’est-à-dire sans République."

jeudi 23 août 2012

Léon Bloy, parce que c'est marre

Et parce qu'il n'y a guère mieux pour invectiver le Bourgeois, qu'un catholique obtus, acharné et absolu. L'idée n'étant pas de cautionner les tombereaux de sottises parfois infâmes, et bien souvent grotesques que déverse sur nos pauvres âmes ce colérique personnage, mais bien d'admirer à la fois un style qui a érigé la calomnie et la critique au rang d'Art, et une certaine lucidité sur son temps ou sur les moeurs de la bourgeoisie, toujours autant affamée de ce « sang du pauvre » qu'est l'Argent.

Avec Bloy, on est sûr d'en prendre pour son grade, on est sûr de le voir caillasser la plus petite ombre qui peuple cette misérable planète. Pas d'échappatoire au père Bloy ! Tous dans l'même sac ! Catholiques, athées, riches, imbéciles, à peu près tous subissent à un moment ou à un autre sa fureur délirante et injurieuse !

C'est avec une verve peu égalée que Bloy brette, et c'est là tout le charme de cet autrement insupportable fanatique. On se souviendra que Barthes avait dit de ce style qu'il était le rachat des « anti-modernes », on le constate pages après pages en ouvrant n'importe quel livre de ce pamphlétaire de génie. C'est un mélange étonnant de souffre et d'encens, d'aristocratie et de scatologie qui aboutit à de virulentes saillies, tellement drôles que l'énervement fait vite place à l'amusement et au rire. Puis à l'admiration, car Bloy est probablement l'un des plus grands écrivains français, du moins l'une des plus belles plumes que la France ait jamais accouchée.

Dans sa solitude désoeuvrée d'ermite, Bloy arrive quand même, on ne sait trop comment, à montrer une attention plus que surprenante envers les plus miséreux, les pauvres, dans la plus pure tradition populiste chrétienne. Entre une diatribe contre ces « cochons » de riches et ces « imbéciles de protestants », il arrive de lire un passage plus que touchant sur les pauvres, ces « Jésus » des temps modernes. 

Un sacré désaltèrement si l'on a eu comme moi la sotte idée de lire un passage d'un livre quelconque d'Ayn Rand, du genre écrit à la truelle et à grand renfort de jus de poisson mort.

Dogmatique ? Intolérant ? Hargneux ? Certes. Mais y a pas à dire, ça envoie l'bois ! 


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Extraits de "Mon journal" (en désordre)

"Je ne suis et ne veux être ni dreyfusard, ni antidreyfusard, ni antisémite. Je suis anticochon, simplement, et, à ce titre, l'ennemi, le vomisseur de tout le monde, à peu près. Je suis, si on veut, l'homme impossible de la Genèse « manus cujus contra omnes et manus omnium contra eum, dont la main est levée contre tous et contre qui la main de tous est levée ». Avec moi on est sûr de ne prendre parti pour personne, sinon pour moi contre tout le monde et d'écoper immédiatement de tous les côtés à la fois."

"Les riches environnent Paris comme une circonvallation de fumier autour d'une porcherie monstrueuse."

 "De toutes les facultés humaines, la mémoire paraît la plus ruinée par la chute. Une preuve bien certain de l'infirmité de notre mémoire, c'est notre ignorance de l'avenir."

"(...)je crois remarquer en notre curé ce mépris armé contre la femme qui est un signe si profondément caractéristique de l'homme médiocre."

"Pas de nouvelles, bonnes nouvelles", dit un lieu commun éternel. Je souscris avec élan à cette forte parole. Cependant, si l'absence de nouvelles de mon ami Henry de Groux, par exemple, signifie que tout va bien pour lui, je dois nécessairement conclure qu'une nouvelle, même excellente, de ce peintre, prouverait que tout va mal, et que plusieurs nouvelles, bonnes ou mauvaises, donneraient à craindre une catastrophe. Rien de plus limpide. Mais tout de même c'est enfantin, car enfin, si des nouvelles ne peuvent être bonnes qu'à la condition de n'être pas, puisqu'il est dit que les bonnes nouvelles ne sauraient jaillir que du néant de toutes nouvelles, il n'est pas moins absurde d'en supposer de mauvaises puisque ces mauvaises ne seraient pas et ne pourraient pas être des nouvelles - la nature, l'essence même des nouvelles étant, comme on se crève à le démontrer, de n'être pas bonnes, parce qu'alors il faudrait invinciblement les taire ; ou de n'être pas mauvaises, ce qui forcerait de les déclarer, chose précisément impossible.

Pour plus de clarté, j'ajoute que les petits ruisseaux font les grandes rivières, que l'habit ne fait pas le moine, qu'il y a bougrement loin de la coupe aux lèvres et qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire."

"Car je tiens à ne perdre aucune occasion de dire que je suis un gueux, ne fût-ce que pour dégoûter les bons chrétiens qui ont la misère en horreur et qui, se prétendant passionnés pour l'art, laisseraient périr sans secours les plus grands artistes de ce monde - à moins qu'ils ne les comblassent d'opprobre en les assistant d'une manière sordide et ignominieuse."

"Il est intolérable à la raison qu'un homme naisse gorgé de biens et qu'un autre naisse au fond d'un trou à fumier. Le verbe de Dieu est venu dans une étable, en haine du Monde, les enfants le savent, et tous les sophismes des démons ne changeront rien à ce mystère que la joie du riche a pour SUBSTANCE la Douleur du pauvre. Quand on ne comprend pas cela, on est un sot pour le temps et pour l'éternité - Un sot pour l'éternité !" 

Extraits de "Exégèse des Lieux Communs"

"[Lieu Commun] XXI

FAIRE DU BIEN AUTOUR DE SOI

Question de périmètre. Moins il est étendu et plus on se fait de bien à soi-même. Cela, je pense, n'a pas besoin de démonstration. Mais quelle sorte de bien faut-il entendre ?

S'il s'agit prosaïquement de venir en aide aux pauvres, ce qui est en désaccord avec les rudiments de l'économie bourgeoise, à quelle distance, autour de moi, faudra-t-il lancer mes croûtes ou mes épluchures pour qu'ils aient le temps de les ramasser avant la survenue des cochons ou des chiens errants ? Car il ne peut être question de leur envoyer des sous ou des centimes, largesse absurde qui les inciterait à faire la noce, ni de les gratifier de bons de pain ou de viande qui les exposeraient à l'indigestion et à l'insomnie.
(...)

XXIV

FAIRE FORTUNE

On fait fortune à peu près comme on fait la vie, c'est-à-dire en se surveillant assez pour ne pas jamais rien faire de propre ou d'utile aux autres et pouvant donner lieu à un soupçon de désintéressement. Alors l'argent vient à vous comme les insectes et les limaces à un fruit tombé.

On est complètement pourri et on est rempli de bêtes horribles, mais on a fait fortune et on est environné de la plus dévote considération. On est fétide, mais on a des pieds d'où s'exhale comme le frais parfum des acacias et des amandiers en fleurs. On est hideux effroyablement mais les Anges eux-mêmes ne paraissent pas plus beaux. Lorsque mourut le milliardaire Chauchard, sa charogne répandit une odeur tellement suave que le pieux clergé de sa paroisse n'hésita pas à lui décerner les funérailles d'un saint. S'il n'y eut pas de panégyrique, c'est que la matière de l'éloge était trop copieuse.

Quand on n'a pas fait fortune, au contraire, quand on a eu pitié de ceux qui souffrent, quand on a cherché, en pleurant d'amour, la Beauté et la Grandeur, on est dans les nuages ou dans les étoiles, c'est-à-dire très au-dessous des animaux les plus immondes. J'ose mettre au défi n'importe quel imbécile régulier ou séculier de démentir cette affirmation. Ouvrez un bourgeois, vous la verrez inscrite autour de son coeur.
(...)

XXXII

TOUS LES GOUTS SONT DANS LA NATURE

Dans la nature du Bourgeois, cela va sans dire. Essayez de vous représenter une telle universalité de goûts chez un poète ! Et remarquez, je vous prie, qu'il n'est pas question de goûts très variés, de goûts très multiples, mais de tous les goûts, depuis le goût de l'ambroisie jusqu'à celui de la merde, inclusivement.

Tel est le Bourgeois, il aime tout et il avale tout. Du moins le malin qu'il est voudrait le faire croire. Mais je connais ses pentes et je ne le vois pas très bien aimant des choses propres. C'est là son indiscutable et sempiternelle supériorité qu'il cache en vain.
(...)

LXVIII

JE N'AI BESOIN DE PERSONNE

Donc, je suis Dieu. Il est remarquable que telle est la conclusion nécessaire de presque toute parole bourgeoise. Je l'ai fait observer plus d'une fois. Les Lieux Communs entrent ainsi les uns dans les autres, comme les tubes d'un télescope ou comme les wagons d'un train rapide tamponné par un train de marchandises. C'est amusant pour le spectateur, mais fastidieux à la longue.

Le rabâchage est l'écueil à peu près inévitable d'un livre de ce genre. J'espère, cependant, que la force me sera donnée d'aller jusqu'au bout. N'ayant pas l'honneur d'être bourgeois, il ne me coûte rien d'avouer que j'ai besoin de tout le monde, à commencer précisément par le Bourgeois qui me fournit ma matière, et qui, appartenant tout de même à notre ondoyante espèce, récompense de quelque diversité l'observateur attentif."

Citations diverses et aléatoirement comiques

"A force d'avilissement, les journalistes sont devenus si étrangers à tout sentiment d'honneur qu'il est absolument impossible, désormais, de leur faire comprendre qu'on les vomit et qu'après les avoir vomis, on les réavale avec fureur pour les déféquer. La corporation est logée à cet étage d'ignominie où la conscience ne discerne plus ce que c'est que d'être un salaud."

"Je crois fermement que le Sport est le moyen le plus sûr de produire une génération d'infirmes et de crétins malfaisants. (...) Ceux qui m'ont lu savent que l'unique sport qui "m'a particulièrement séduit depuis mon adolescence" est la trique sur le dos de mes contemporains et le coup de pied dans leur derrière."

samedi 18 août 2012

Bergson sur la Mécanique

Une remarque lucide de Bergson sur l'évolution fulgurante et titanesque de la Technique et de la Science. Après avoir rappelé que c'est la mystique même qui appelle la mécanique, en invitant l'Homme à se soulever, s'élever, il met en garde l'Humanité qui dans sa quête éperdue pour le Progrès de la techno-science tend à oublier qu'un tel gain de puissance devrait impliquer un gain de responsabilité. De quoi se rappeler les remarques pertinentes de Bernanos sur le progrès qui dans notre civilisation "n’est plus dans l’homme" mais "dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain". C'est à un regain de morale qu'invite ici Bergson, pour soutenir cet accroissement sans cesse grandissant de la puissance de la techno-science, afin que l'Homme reprenne le contrôle sur sa création.

P.S.: On consultera aussi Ellul et Castoriadis sur ce sujet. Ardents critiques de l'autonomisation de la Technique et de la Science, qui a pour corollaire l'hétéronomisation de l'Homme.


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"L'homme ne se soulèvera au-dessus de terre que si un outillage puissant lui fournit le point d'appui. Il devra peser sur la matière s'il veut se détacher d'elle. En d'autres termes, la mystique appelle la mécanique. On ne l'a pas assez remarqué, parce que la mécanique, par un accident d'aiguillage a été lancée sur une voie au bout de laquelle étaient le bien-être exagéré et le luxe pour un certain nombre, plutôt que la libération pour tous. Nous sommes frappés du résultat accidentel, nous ne voyons pas le machinisme dans ce qu'il devrait être, dans ce qui en fait l'essence.

Allons plus loin. Si nos organes sont des instruments naturels, nos instruments sont par là même des organes artificiels. L'outil de l'ouvrier continue son bras; l'outillage de l'humanité est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant d'une intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, à la «houille blanche » et qui convertissent en mouvement des énergies potentielles accumulées pendant des millions d'années, sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n'en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce: ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l'homme sur la planète. Une impulsion spirituelle avait peut-être été imprimée au début: l'extension s'était faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux Or, dans ce corps démesurément grossi, l'âme reste ce qu'elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D'où le vide entre lui et elle. D'où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd'hui tant d'efforts désordonnés et inefficaces: il y faudrait de nouvelles réserves d'énergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d'âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu'on ne le croirait; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l'humanité qu'elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel." H.Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), PUF, coll. «Quadrige», 1984, p. 329-331.



lundi 13 août 2012

Alain sur la culture, la patrie et l'Humanité


"Quand je lis Homère, je fais société avec le poète, société avec Ulysse et avec Achille, société aussi avec la foule de ceux qui ont lu ces poèmes, avec la foule encore de ceux qui ont seulement entendu le nom du poète. En eux tous et en moi je fais sonner l'humain, j'entends le pas de l'homme. Le commun langage désigne par le beau nom d'Humanités cette quête de l'homme, cette recherche et cette contemplation des signes de l'homme. Devant ces signes, poèmes, musiques, peintures, monuments, la réconciliation n'est pas à faire, elle est faite." (Alain, propos sur l'éducation, LXX)

"Les leçons de morale civique sont hérissées d'épines. je ne parle pas des dangers, mais seulement des difficultés inhérentes au sujet. Tel est l'incon­vénient de ces programmes ambitieux ; on veut tout enseigner à un enfant, même ce qu'un homme a grand'peine à comprendre. Au reste il est clair que les pouvoirs n'ont jamais cessé de vouloir que l'on enseigne au peuple ce qui s'accorde avec leur politique. Fanatisme si on obéit, fanatisme si on résiste. Contre passion il n'y a peut-être que passion. Toutefois on peut dire en conscience qu'aucun fanatisme n'est bon pour l'enfance.

Comte est sur ce sujet-ci excellent par le positif et la raison. On peut le suivre ; on peut ramener ses idées au niveau de l'enfant. Enfin, évitant les récifs, qui sont ici les passions des autres et les miennes, voici comment je gouvernerais ma barque. Chacun méprise l'égoïste, qui ne pense qu'à son propre avantage et à sa propre sûreté. Un enfant montre quelquefois de la générosité et même une sorte d'héroïsme, par un esprit de corps, qui le soumet aux règles de la camaraderie. Par exemple il se laissera blâmer et punir plutôt que de dénoncer au maître un écolier coupable. Dans cet exemple, qui est familier à tous, on montrera aisément une sorte de fanatisme volontairement aveugle ; car le maître agit dans l'intérêt des enfants, et les enfants le savent bien. Mais il faut aussi y discerner un vrai courage, et un serment sacré, quoique non formulé, auquel l'enfant ne manque point. Par ce sentiment social, qui le lie aux autres écoliers, et où jouent déjà tout l'honneur et toute la honte, l'enfant est élevé au-dessus de l'égoïsme animal ; il vit et agit pour les autres et développe des vertus réelles.

On comparera utilement ce fanatisme, qui est loin d'être tout mauvais, au fanatisme familial, bien plus naturel, bien plus fort, et universellement honoré. Quelle que soit l'évidence, on ne juge point son père ni sa mère ; on fait serment de les aimer malgré tout ; on se bouche les yeux. On ne les dénoncera pas ; on ne prendra point parti contre eux. Ici le sentiment social est plus fort et plus naturel que dans l'autre exemple. Ici, encore bien plus évidemment, l'égoïsme initial est surmonté ; ici l'on se surmonte soi-même ; ici l'on se dévoue. On aperçoit même, dans ce cas remarquable, comment l'égoïsme se trouve étroitement mêlé à l'altruisme, et lui communique sa force caracté­ristique, proprement vitale, C'est une grande pensée de Comte que celle-ci : nos sentiments les plus éminents sont aussi naturellement les plus faibles. L'homme doit apprendre à aimer.

De la même manière, et toujours en suivant Comte, on doit considérer l'amour de la patrie comme propre à tirer nos sentiments altruistes de cet état de léthargie où ils sont plongés par le souci des travaux et des affaires, qui nous ramènent toujours à nous et à nos proches. Et c'est ainsi qu'il faut peindre avec des couleurs vraies cet enthousiasme contagieux, si aisément développé par les discours publics, les cérémonies, les commémorations, et qui transforme comme par miracle la grande peur en une grande amitié. Alors on ne veut plus juger, on se bouche les yeux ; on oublie la justice ; on se livre avec délices, au moins pour un moment, à d'autres vertus, courage, patience, dévouement ; on les trouve plus fortes en soi que l'on n'aurait cru ; on se sent meilleur. Les pouvoirs osent tout, presque sans risque. Ce fanatisme doit être jugé comme tous les fanatismes, et comme l'esprit de parti lui-même. L'aveuglement volontaire n'y est pas niable ; mais il faut y reconnaître aussi de grandes vertus, et des moments d'oubli de soi qui civilisent l'homme. Si l'on veut faire le vrai portrait de l'homme, on dressera ici quelques figures de héros, en prenant soin de ne pas confondre les pouvoirs, alors aisément enivrés d'eux-mêmes, avec l'humble exécutant qui se hausse, par l'obéissance à tous risques, jusqu'au sentiment sublime de vivre et mourir pour d'autres. Ce n'est pas encore la justice ; c'en est du moins l'instrument.

Toutes les vérités préparatoires étant ainsi rassemblées, il faut juger les valeurs, et prononcer, en accord avec le sentiment universel, que la patrie n'est pas la plus haute valeur. C'est ce que le catholicisme n'a pas méconnu ; c'est ce qu'il ne peut méconnaître sans oublier jusqu'à son nom. Mais le bon sens suffit à reconnaître que la patrie fait souvent oublier la justice, que les pouvoirs se trompent, disons presque toujours, par cette idée évidemment immorale que la force passe avant la justice. D'où tant d'empires et tant de conquêtes, où, comme l'histoire le montre, un peu de bien est mêlé à beaucoup de mal. D'où l'on conclura, toujours en accord avec le sentiment universel, que tout homme digne du nom d'homme doit sauver en lui-même une partie de jugement libre et invincible, qui pèsera, comme on dit, les rois dans sa balance incorruptible, et enfin reconnaîtra la plus haute valeur dans le héros de justice, quelle que soit sa race et quel que soit son pays. L'humanité sera dans son cœur ; il souhaitera, il voudra la faire dans le monde." (Alain, propos sur l'éducation, LXXXII)


samedi 11 août 2012

Citations sur l'internationalisme


Deux belles définitions de cette dialectique entre particulier et universel, national et international, ont été faites par Elie Eberlin et Félicien Challaye. Je les ai trouvées sur le site de l'encyclopédie anarchiste (www.encyclopedie-anarchiste.org):


"Pendant longtemps, le principe de l'internationalisme a été confondu avec celui du cosmopolitisme ; sans parler d'adversaires, ses partisans mêmes soulignaient son opposition au nationalisme, sans insister sur son opposition au cosmopolitisme. Cependant, par l'essence même de sa doctrine, l'internationalisme était également opposé au nationalisme et au cosmopolitisme. L'idéal du cosmopolitisme, c'est la disparition de toutes les différences nationales ; l'humanité future lui apparaît comme une agglomération des individus, alors que le principe de l'internationalisme est fondé sur la fraternité des peuples. De plus, l'internationalisme a un principe fondamental commun avec le nationalisme : le droit des peuples à disposer de leur sort... L'internationaliste, loin de considérer l'humanité comme une agglomération des individus, est également éloigné de l'envisager comme une alliance mécanique des nations indépendantes les unes des autres. Il considère l'humanité comme une famille, où chaque nation, grande ou petite, est un membre - à titre égal - de la famille dont les intérêts sont solidaires de ceux des autres". (E.Eberlin, Les juifs d'aujourd'hui)

"L'antinationalisme ou antipatriotisme condamne la nation, et la division de l'humanité en nations distinctes ; il considère le patriotisme comme un sentiment moralement mauvais. C'est la thèse de ceux qui se vantent d'être « citoyens du monde » ou cosmopolites. C'est la thèse de tous les anarchistes, repoussant l'Etat, et par conséquent la nation ; c'est par exemple la thèse de l'anarchiste chrétien Tolstoï...

L’internationalisme s'oppose à la fois au nationalisme et à l'antipatriotisme. Il vise à concilier en une synthèse supérieure le patriotisme des nationalistes et l'humanitarisme des cosmopolites. Il ne réclame point une « centralisation planétaire » qui supprimerait toute originalité nationale. Il considère comme légitime la division de l'humanité en nations distinctes ; il proclame le droit des peuples à disposer librement d'eux-mêmes. Mais il souhaite l'établissement, entre les nations, d'un régime de paix durable ; et, à cet effet, il réclame la constitution d'une Société des Nations qui maintiendrait l'ordre et établirait des rapports harmonieux entre les peuples, comme l'Etat national règle les différends entre les individus.

L'internationalisme est impliqué dans toutes les grandes religions. Par exemple, le Bouddhisme n'a aucun caractère national. Le Christianisme proclame le devoir d'aimer son prochain comme soi-même ; or, le prochain, ce n'est pas le Juif pour le Juif, ni le Grec pour le Grec ; c'est l'homme pour l'homme. L'internationalisme exprime aussi l'espoir de tous les pacifistes, par exemple de ceux qui, comme Léon Bourgeois, ont réclamé avant qu'elle existe la création de la Société des Nations. L'internationalisme est aussi la thèse de la plupart des socialistes : ceux-ci défendent à la fois, contre les oppresseurs, la cause des libertés nationales et, contre les fauteurs de guerre, la cause de la paix internationale". (F.Challaye, Philosophie scientifique et Philosophie morale)

lundi 6 août 2012

Jaurès, la nation, la patrie et le socialisme


Notre époque contemporaine a, dans ses mauvaises manies, tendance à apposer un sceau infamant sur tout ce qui lui semble désormais "archaïque". La nation et la patrie en font partie. L'européisme béat qui sert de religion nouvelle à la classe dirigeante invite aujourd'hui à conchier le concept de nation comme désuet, voire dans ses outrances les plus grotesques, comme belliciste, car "les nations, c'est la guerre", et "l'égoïsme des nations, c'est mââl". De même, l'élite mondialisée, et l'élite européiste plus particulièrement, communie dans le sain dogme du déracinement total et complet, dans la haine de la patrie comme "passion mortifère" et dans le nomadisme apatride si cher à Attali. Il faudrait se penser avant tout "citoyen du monde" pour être véritablement internationaliste, et sanctifier l'abolition des frontières pour défendre la coopération internationale : telle est la pensée dominante de l'ère postmoderne. 


Ce qui est assez surprenant, c'est qu'une telle pensée, qui en vient à nier l'importance de l'appartenance et de l'identité dans la construction de l'humanité de l'Homme, a réussi à se parer des oripeaux bienveillants du socialisme dans son entreprise inhumaine. Il faudrait, pour avoir le soucis de l'Autre, acclamer avec fureur la mondialisation, et "déconstruire" sans cesse les notions de racine, de patrie ou de nation, comme autant d'illusions pesant sur la liberté de l'individu, comme autant de "réactions chauvines" qui empêchent l'individu de faire acte de respect et de compréhension. Le socialisme n'adviendrait ainsi que par une "conscience mondiale", sorte d'abstraction totale qui serait la seule voie menant au salut, et dont font l'éloge en permanence un certain courant de l'altermondialisme, les trotskystes caricaturaux (type Besancenot, on mettra à part les lambertistes, grands patriotes dans l'âme), les gauchistes illuminés, certains anarchistes et libertaires, et les socio-libéraux. 

Cependant, c'est proprement nier toute l'histoire, riche et diverse, du socialisme que de le résumer à une haine de la nation (cet "internationalisme des imbéciles", dixit Jacques Sapir), et résumer l'internationalisme au cosmopolitisme bourgeois apatride. Depuis ses débuts le socialisme s'est en effet donné pour objectif de s'enraciner dans les contextes particuliers des diverses patries, sachant bien que l'émancipation collective, l'émancipation de l'Humanité, ne se feraient pas en imposant un idéal abstrait sur la réalité mais bien en partant du réel, du concret, et donc du particulier, afin de cultiver tout ce qu'il y a de bon dans une culture, dans le but de l'élaboration d'une société décente. Ainsi, c'est dans cette optique qu'Aragon disait à propos du réalisme socialiste : "Le réalisme socialiste ne trouvera dans chaque pays sa valeur universelle qu’en plongeant ses racines dans les réalités particulières, nationales, du sol duquel il jaillit." 

La patrie, qui est "la nation plus le sentiment. Le droit plus l'amour." (Debray), est ainsi nécessaire dans l'accomplissement de l'Homme, et partant du socialisme. C'est en effet par l'appartenance à un groupe, à une communauté de destin, que se développent la sociabilité et la conscience collective de l'individu. C'est dans cette appartenance à une patrie que l'on peut concevoir un rapport au temps qui incorpore la transmission et la tradition (c'est-à-dire un patrimoine commun), une estime de soi (donc un développement de soi), un sentiment d'obligation envers son prochain, et donc une capacité à reconnaître dans l'Autre un ami avec qui l'on peut entretenir des relations dénuées de passions tristes. On connait bien la phrase de Jaurès sur le patriotisme et l'internationalisme, et comment l'un renforce l'autre et vice-versa (1). Ici, dans cet extrait d'un de ses plus célèbres textes, il en parle un peu plus longuement. Ce grand humaniste, célébré par le Parti dit Socialiste, ne jetait pas le bébé de la nation avec l'eau du bain chauvin et nationaliste, cette eau du bain qu'il avait tenté tant bien que mal de faire disparaître, au prix de sa vie. "Les nations, systèmes clos, tourbillons fermés dans la vaste humanité incohérente et diffuse, sont donc la condition nécessaire du socialisme. Les briser, ce serait renverser les foyers de lumière distincte et ne plus laisser subsister que de vagues lueurs dispersées de nébuleuse."

Souvenons-nous dès lors que toutes les grandes révolutions se sont faites par des peuples patriotes, fiers de leur patrie, l'aimant et partant voulant à la fois la défendre et renverser l'ordre existant en son nom - voir 1789, 1793, 1848, Zapata, la Commune, etc... et plus récemment les révolutions arabes. Souvenons-nous enfin que la défense de la nation au nom du socialisme n'a jamais été "le national-socialisme", comme diraient Jean Quatremer et la ribambelle de pitres et de sots savants qui l'accompagnent. Au contraire, le pseudo-socialisme pseudo-national l'abhorrait à peu près autant que nos glapissant congénères férus d'Europe. Hitler lui-même préférait en effet laisser ce concept, qu'il avait instrumentalisé (tout comme la notion de socialisme), "aux libéraux et aux démocrates" : "L’idée de nation a été vidée de toute substance. J’ai dû m’en servir au début, pour des raisons d’opportunité historique. Mais, à ce moment déjà, je savais qu’elle ne pouvait avoir qu’une valeur provisoire. Laissez la Nation aux démocrates et aux libéraux" (cité par Alain Caillé dans Totalitarisme et utilitarisme). 

Et on aurait tort de confondre la volonté proprement impérialiste de Hitler avec la nation dans sa conception républicaine, car en effet, s'il y a bien une chose contre laquelle s'oppose l'idée de nation, c'est bien celle d'empire. La nation est respectueuse de la souveraineté des autres nations car elle veut qu'on respecte la sienne. La nation reconnait les frontières des autres comme des limites à ne pas franchir, quand l'empire, lui, se sent "partout chez lui" - c'est en cela une école d'humilité, proprement salubre contre le dogme de l'illimitation. Il est d'ailleurs frappant d'observer que les empires les plus récents se sont développés en absorbant les nations et en les niant, et là où le flair de nos amis eurolibéraux devrait être un peu plus à l’affût de la bête immonde, c'est peut-être bien dans cette construction d'une Union Européenne qui, à l'instar du bonapartisme, du nazisme ou de l'U.R.S.S. (que l'on ne saurait bien évidemment mettre dans un même sac), s'est donnée pour but ultime de constituer un "grand ensemble" supplantant les nations, les abolissant au profit d'une "conscience européenne"... 

Le fait est que les plus patriotes ont été de tout temps les masses, les classes populaires, en somme les peuples. Michelet remarquait déjà en son temps qu'en nationalité, "c'est tout comme en géologie, la chaleur est en bas. Descendez, vous trouverez qu'elle augmente ; aux couches inférieures, elle brûle". Il n'est guère surprenant que dans les faits, la construction européenne soit devenue si peu populaire, en particulier dans les nations à l'identité forgée par des millénaires d'histoire. Le dernier refuge des peuples, aujourd'hui, se trouve dans les Etat-nations, et les peuples l'ont bien compris, mais ces Etat-nations sont à la fois atrophiés par une Union Européenne aux velléités fédéralistes et une mondialisation libérale sauvage. L'esprit lucide comprendra donc assez aisément que dans une telle ambiance, où une Union Européenne mondialisatrice et ultralibérale effrite les constitutions nationales, se développent des prurits nationalistes un peu partout en Europe, au grand dam de ceux qui "s'affligent des conséquences en en chérissant les causes". 

Pourtant, c'est bien cet esprit patriote qui alimenta la fougue de toutes les résistances populaires, de tous les grands bonds en avant de l'Humanité. C'est par une audace propulsée par les foudres rugissantes du patriotisme que le petit peuple de Paris décida, dans un courage héroïque, de s'opposer à la fois au défaitisme bourgeois et à l'envahisseur prussien, faisant de la Commune cette lumière qui éclaire encore notre avenir ! Jean-Pierre Thimbaud n'avait-il pas, avant de mourir fusillé par l'envahisseur nazi, crié, dans une explosion fraternelle qui retentit encore aujourd'hui, "vive la Parti Communiste allemand !" ? N'était-ce pas là la preuve finale de cet "internationalisme patriotique" qui dans son intelligence populaire fit ainsi un pied de nez formidable aux nazis en leur affirmant à la fois l'existence des patries (en désignant spécifiquement le Parti Communiste Allemand), et l'opposition de celles-ci à la barbarie non-représentative de la "peste brune" (le communiste allemand anti-nazi représentant véritablement la patrie allemande) ? Et que dire de ces grands révolutionnaires tunisiens, qui renversèrent leur tyran en entonnant des clameurs pour la nation et la patrie tunisiennes ?...

Il est de bon ton, désormais, d'opposer les bonnes âmes "internationalistes", ces braves "citoyens européens" si soucieux de la paix et du progrès, aux abominables patriotes défenseurs de leur nation, sous-humains dégénérés, plus proches du stade animal qu'autre chose, et dont les furies passionnelles seraient à même de rallumer les brasiers du passé. Ne sont-ce pourtant pas ces derniers qui, historiquement, se sont toujours trouvés du "bon côté" de la barricade ?  L'Histoire, avec sa grande hache, me semble avoir tranché cette sanglante question.

(1) La citation complète : "Mais ce qui est certain, c’est que la volonté irréductible de l’Internationale est qu’aucune patrie n’ait à souffrir dans son autonomie. Arracher les patries aux maquignons de la patrie, aux castes du militarisme et aux bandes de la finance, permettre à toutes les nations le développement indéfini dans la démocratie et dans la paix, ce n’est pas seulement servir l’internationale et le prolétariat universel, par qui l’humanité à peine ébauchée se réalisera, c’est servir la patrie elle-même. Internationale et patrie sont désormais liées. C’est dans l’internationale que l’indépendance des nations a sa plus haute garantie ; c’est dans les nations indépendantes que l’internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. On pourrait presque dire : un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène." (Jean Jaurès, l'armée nouvelle)


***


"De même, dans la pensée socialiste, pour la patrie. À coup sûr le socialisme et le prolétariat tiennent à la patrie française par toutes leurs racines. Dès la Révolution bourgeoise, le peuple acculé défendait héroïquement contre l’étranger la France nouvelle : il y pressentait dorénavant son patrimoine futur. De plus, l’unité nationale est la condition même de l’unité de production et de propriété, qui est l’essence même du socialisme. Enfin, toute l’humanité n’est pas mûre pour l’organisation socialiste, et les nations en qui la révolution sociale est préparée par l’intensité de la vie industrielle et par le développement de la démocratie, accompliront leur œuvre sans attendre la pesante et chaotique masse humaine. Les nations, systèmes clos, tourbillons fermés dans la vaste humanité incohérente et diffuse, sont donc la condition nécessaire du socialisme. Les briser, ce serait renverser les foyers de lumière distincte et ne plus laisser subsister que de vagues lueurs dispersées de nébuleuse. Ce serait supprimer aussi les centres d’action distincte et rapide pour ne plus laisser subsister que l’incohérente lenteur de l’effort universel. Ou plutôt ce serait supprimer toute liberté, car l’humanité, ne condensant plus son action en nations autonomes, demanderait l’unité à un vaste despotisme asiatique. La patrie est donc nécessaire au socialisme. Hors d’elle, il n’est et ne peut rien ; même le mouvement international du prolétariat, sous peine de se perdre dans le diffus et l’indéfini, a besoin de trouver, dans les nations mêmes qu’il dépasse, des points de repère et des points d’appui.



Pourquoi le socialisme serait-il jamais tenté de se séparer de la patrie ? Il n’y a que les feuilles mortes qui se détachent de l’arbre. Il y a cent ans, les émigrés appelèrent à l’étranger parce qu’ils désespéraient que d’elle-même la France nouvelle revînt à eux. Et en violentant la France, ils proclamaient eux-mêmes qu’ils n’étaient plus que le passé. Armand Carrel[15] eut tort lorsque, sous la Restauration, il s’engagea avec quelques amis sous les drapeaux de l’Espagne libérale pour combattre l’armée de Louis XVIII[16]. Son acte n’eût été excusable que si la réaction avait été définitivement maîtresse de la France. Ceux-là seuls émigrent, même pour de nobles causes, qui désespèrent de la patrie. Or le socialisme sait que le mouvement même de la vie nationale travaille pour lui. Il sait que l’évolution capitaliste et la démocratie lui ouvrent la route. C’est de l’évolution même de la vie nationale qu’il attend la victoire : il est donc au centre même et au cœur de la patrie. Et si le drapeau blanc et le drapeau tricolore ont eu leurs émigrés, le drapeau du socialisme n’aura pas les siens. Même si, un jour, de passagères violences étaient exercées contre le socialisme, il attendrait l’inévitable retour de la France.



Mais si le socialisme et la patrie sont aujourd’hui, en fait, inséparables, il est clair que dans le système des idées socialistes, la patrie n’est pas un absolu. Elle n’est pas le but ; elle n’est pas la fin suprême. Elle est un moyen de liberté et de justice[17]. Le but, c’est l’affranchissement de tous les individus humains. Le but, c’est l’individu. Lorsque des échauffés ou des charlatans crient : “ La patrie au-dessus de tout ”, nous sommes d’accord avec eux s’ils veulent dire qu’elle doit être au-dessus de toutes nos convenances particulières, de toutes nos paresses, de tous nos égoïsmes. Mais s’ils veulent dire qu’elle est au-dessus du droit humain, de la personne humaine, nous disons : Non. Non, elle n’est pas au-dessus de la discussion. Elle n’est pas au-dessus de la conscience. Elle n’est pas au-dessus de l’homme. Le jour où elle se tournerait contre les droits de l’homme, contre la liberté et la dignité de l’être humain, elle perdrait ses titres. Ceux qui veulent faire d’elle je ne sais quelle monstrueuse idole qui a droit au sacrifice même de l’innocent, travaillent à la perdre. S’ils triomphaient, la conscience humaine se séparerait de la patrie pour se séparer d’eux, et la patrie tomberait au passé comme une meurtrière superstition. Elle n’est et ne reste légitime que dans la mesure où elle garantit le droit individuel. Le jour où un seul individu humain trouverait, hors de l’idée de patrie, des garanties supérieures pour son droit, pour sa liberté, pour son développement, ce jour-là l’idée de patrie serait morte. Elle ne serait plus qu’une forme de réaction. Et c’est sauver la patrie que de la tenir dans la dépendance de la justice.
Ainsi il est bien vrai que, pour les socialistes, la valeur de toute institution est relative à l’individu humain. C’est l’individu humain, affirmant sa volonté de se libérer, de vivre, de grandir, qui donne désormais vertu et vie aux institutions et aux idées. C’est l’individu humain qui est la mesure de toute chose, de la patrie, de la famille, de la propriété, de l’humanité, de Dieu. Voilà la logique de l’idée révolutionnaire. Voilà le socialisme."

Jean Jaurès, le socialisme et la liberté (Source: http://www.jaures.info/dossiers/dossiers.php?val=15_socialisme%2Bliberte%2B1898)