lundi 28 février 2011

Peut-on faire confiance aux islamistes?

Peut-on faire confiance aux islamistes?

Le monde arabe est en pleine ébullition depuis plusieurs mois. Devenus le centre d'attention d'un monde qui l'avait ignoré jusque là, les pays que l'on a coutume d'appeler « arabo-musulmans » se sont soudainement réveillés depuis la mort du désormais célèbre Mohamed Bouazizi, qui ne fut que l'un des éléments déclencheurs d'une révolution qui bouillonnait déjà dans les esprits de pas mal de Tunisiens. Révolution tunisienne qui, comme le fit jadis la grande révolution de 1789, servit elle-même ensuite de phare guidant les pays avoisinants sous le joug de dictatures et de régimes religieux totalitaires. La chute du despote Ben Ali ne fit que raviver la flamme de ces peuples avides de liberté, entrainant la chute d'un deuxième dictateur, véritable frère jumeau du premier tant dans les idées que dans l'apparence, le dénommé Moubarak. Ces deux chutes créèrent une onde de choc sans pareille, provoquant séismes démocratiques, affolant tyrans et totalitaires et redonnant de l'espérance à des populations qui en manquaient cruellement.

Tel est en tout cas l'espoir des observateurs extérieurs dont votre humble serviteur fait partie. Néanmoins, un tel désir de démocratie, légitime pour un humaniste, ne peut pas non plus nous aveugler à un autre danger qui lui pointe son nez aussi dans le chaos actuel: celui de l'islamisme. Hélas, pour de nombreuses raisons trop longues à rappeler ici, et dont la responsabilité incombe aussi à l'Occident anciennement colonisateur, les démocrates laïques de ces mêmes pays, luttant avec opiniâtreté pour les droits de l'homme, la liberté et l'égalité, ont été depuis toujours enserrés dans un étau diabolique entre d'une part les dictateurs « laïques » et les islamistes de l'autre. Une situation infernale qui poussa certains à s'allier avec cette extrême-droite religieuse afin de combattre la dictature, et d'autres à s'y opposer avec fermeté comme le fit Saïd Saadi du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie algérien. Ennemi de la junte militaire, il ne put néanmoins se résumer à accepter l'avènement des islamistes du Front Islamique du Salut (qui à l'époque déclarait franchement sa volonté d'éradiquer la démocratie afin d'instaurer une théocratie islamique) au pouvoir et donc défendit l'arrêt du processus électoral en 1992. Il aura cette magnifique phrase pour expliquer sa décision: « l'intégrisme c'est comme la mort, on n'en fait l'expérience qu'une fois».

Il semble pourtant que dans la fougue et la vigueur des évènements récents, certains Occidentaux bien pensants ont oublié le danger de la menace intégriste. L'idée d'une participation au pouvoir de fanatiques voués à l'application d'une loi religieuse moyenâgeuse ne les fait plus frémir et, ignorant les évènements passés, s'aveuglant au passé et à l'histoire de certaines personnalités en vogue, se mettent à prêcher en faveur des islamistes prétendument devenus démocrates. Islamisme modéré, islamisme démocratique, et autres fadaises sorties de cerveaux vermoulus d'islamologues et de journalistes orientalistes sont les oxymores constitutifs d'un langage devenu à la mode. Balayant d'un tour de bras la condition misérable voire inhumaine des femmes, des homosexuels et des mécréants dans le projet politique des islamistes, des personnalités progressistes affichent une complaisance inouïe envers cette frange radicale de l'Islam, et c'est ainsi que l'on peut lire dans un journal comme Le Soir que « [l'islamisme tunisien] est l'un des plus tolérants de la région »(1).

Cet article va tenter d'expliquer un peu une partie de l'histoire de l'islamisme et la situation de 3 pays emblématiques, afin de démontrer non pas qu'il faille condamner ces révolutions mais bien garder une certaine vigilance laïque envers le fléau qu'est l'intégrisme religieux.

Définitions des concepts employés

Avant de parler d'un sujet, il faut évidemment connaître la signification des termes employés. Cette précaution est d'autant plus d'application ici que de nombreux mots proviennent de la langue arabe et ne sont pas connus du grand public occidental, généralement plus au fait de la terminologie chrétienne qu'islamique.

Qu'est-ce que l'islamisme ? Au départ, un mot signifiant tout simplement religion musulmane, en effet il n'a pas toujours porté la connotation négative qu'il porte actuellement. Néanmoins, l'islamisme, dans son acception actuelle, signifie en faite fondamentalisme musulman, c'est-à-dire une idéologie politico-religieuse visant à instaurer un Etat islamique régi par la Charia et à réunifier l'oumma (nation musulmane). L'islamisme n'est pourtant évidemment pas une sorte de bloc monolithique dont les membres ne seraient que des clones ou des robots, il existe de nombreux courants différents, dans des pays différents et à l'histoire différente, néanmoins l'objectif reste toujours le même: l'édification d'une théocratie. (2)

Qu'est-ce que la Charia? Il s'agit d'un ensemble des normes et injonctions issues du Coran et de la sunna (la Tradition), et qui forment les piliers du droit musulman. Le mot signifie littéralement « la voie qui mène à Dieu » puisque le but de vie de chaque musulman est de revenir vers Allah. De ce point de vue, la Charia est l'expression de la volonté divine dans sa généralité et sa sacralité immuable. En réalité, très peu de pays l'appliquent intégralement, et sa place dans la loi fondamentale des pays musulmans varie d'un endroit à l'autre. (3) Il faut savoir que cette loi contient de nombreux prescrits antidémocratiques et opposés aux droits de l'homme. Mutilations en cas de crimes (vol par exemple), lapidation dans les cas d'adultère, inégalité consubstantielle entre les sexes, peine de mort pour les homosexuels ou les blasphémateurs. Une loi cruelle qui punit l'apostasie (fait de renier sa foi) de la peine de mort et pour laquelle un enfant de musulman est automatiquement et obligatoirement musulman lui-même. Elle n'a donc rien à envier au droit canonique et aux législations du Moyen-Age imprégnés du Christianisme féroce qui était en vigueur à l'époque, et il est intéressant de noter à cet égard que lors d'un procès, en 2003, qui devait juger de la dissolution d'un parti islamiste turc, la Cour européenne des droits de l'homme estima que la Charia n'était pas compatible avec les principes fondamentaux de la démocratie, tels qu’ils résultent de la Convention (4).

Le cas de l'Egypte

Le cas de l'Egypte est un cas intéressant car c'est là où naquit l'islamisme sous sa forme moderne, à travers la désormais célèbre confrérie des Frères Musulmans. Véritable matrice des mouvements islamistes contemporains, certains pensent qu'elle fut à l'origine de l'échec de l'aggiornamento de l'Islam, et de l'avis de la majorité des spécialistes elle est à l'origine de la propagation de cette doctrine théocratique à travers le monde. De nombreux membres de cette confrérie ont participé à la création de mouvements islamistes voire terroristes, comme par exemple Ayman Al-Zawahiri, numéro 2 d'Al Quaïda, ou Abbassi Madani, co-fondateur du Front Islamique du Salut algérien. Le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien en sont aussi issues.

Créée en 1928 par Hassan Al-Banna, la confrérie a depuis pris énormément de puissance à travers le monde. Il faut savoir tout d'abord que la confrérie n'est pas seulement un mouvement officiel mais aussi un courant de pensée dont on peut revendiquer l'appartenance ou pas selon les contextes. Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur qui d'après son ami Alain Gresh revendiquent hautement l'héritage doctrinal et spirituel de cette confrérie, use et abuse de ce stratagème rhétorique, affirmant partout qu'il ne fait pas partie de l'organisation. Or, l'on peut être frère musulman sans pour autant y avoir sa carte, tout comme l'on peut être communiste sans pour autant être membre d'un parti communiste quelconque. Cette confrérie est réputée pour son entrisme et son utilisation de la taqiyya (dissimulation religieuse, qui vient du chiisme dont les membres devaient cacher leur appartenance pour éviter les persécutions), ce qui lui vaudra d'être considérée par beaucoup comme l'équivalent du trotskisme ou du jésuitisme en Islam. Banna fut assassiné en 1949 mais le mouvement ne prit véritablement de l'ascendance que dans les années 70 avec le recul du nassérisme en Egypte, l'échec du nationalisme arabe dans les pays arabes, et la montée du néolibéralisme ainsi que de la mondialisation libérale. Le slogan a toujours été celui-ci: « Dieu est notre but. Le messager de Dieu est notre guide. Le Coran est notre Constitution. L'effort est notre chemin. La mort sur le sentier de Dieu est notre souhait ultime ». Les cinquante demandes du programme des Frères Musulmans quant à eux, rédigées par Hassan Al-Banna, disent par exemple qu'il faut « réformer les lois pour qu'elles se conforment à la législation islamique, et notamment les infractions et les sentences pénales » (5), « fortifier l'armée et multiplier les phalanges de jeunes en les éduquant à la ferveur de la guerre sainte (jihad) »(6), « considérer la fornication, quelles que soient ses conditions, comme un grime grave qui nécessite une sanction légale »(7) ou encore « interdire la mixité entre les étudiants et étudiantes ; considérer comme tout contact mixte en tête à tête comme un crime susceptible de d'être sanctionné »(8). L'islamisme, un fascisme religieux? Ceci n'est pas une énième exagération de laïcard, mais bien une analyse parfaitement raisonnée que Latifa Ben Mansour fit d'ailleurs dans son livre « Frères musulmans, frères féroces. Voyage dans l'enfer du discours islamiste »(9) en comparant les écrits des islamistes notamment en Algérie et les écrits nazis. Comparaison outrancière? Reductio ad hitlerum? Point Godwin? Que nenni, car c'est ce même Al-Banna qui dans son « épitre aux jeunes » déclara : « Si le Reich allemand s’impose comme protecteur de tous ceux dont le sang allemand coule dans les veines, et bien la foi musulmane impose à chaque musulman ayant la capacité de se considérer comme protecteur de toute personne ayant été imprégnée de l’apprentissage coranique. » (10).

Néanmoins, il serait particulièrement stupide de résumer l'Islam à cet extrémisme malsain. En effet, au même moment où Al-Banna et consorts dans les années 20 fomentaient la création d'un mouvement islamiste, l'Egypte connaissait une effervescence intellectuelle incroyable. Les cafés étaient des lieux où l'on débattait de tout y compris de l'Islam, et c'est à ce moment là que parut un ouvrage choc s'intitulant « l'Islam est les fondements du pouvoir » d'un certain Ali Abderraziq. Suscitant de nombreuses polémiques, ce livre affirmait que le califat était anti-islamique (avant qu'Ata Türk ne l'abolit!) et qu'il était possible de concevoir une séparation des sphères spirituelle et temporelle à partir de sources islamiques! Mais pour de nombreuses raisons, le courant réformateur progressiste de l'Islam dont faisait partie Abderraziq perdit la bataille, au profit du courant réformateur fondamentaliste des Frères Musulmans. Une défaite dont le monde arabo-musulman paie encore le prix aujourd'hui.

Est-ce que tout cela nous concerne pour autant? Après tout, ces évènements datent du siècle passé, nous pourrions donc penser légitimement que ce mouvement est devenu démocratique depuis comme de nombreuses personnes le proclament. Certes, il existe une aile plus jeune et moins radicale de ce courant, représentée jusqu'en 2010 par Mouhammad Habib adjoint à l'époque du guide de l'organisation égyptienne, mais elle n'a jamais pris ses distances de l'héritage obscurantiste du fondateur. Pire, l'ex-guide de l'organisation, Mouhammad Mahdi Akef, faisait partie de la vieille garde radicale, ultra-dogmatique et violente. En 2004, il dit par exemple que l'Islam, grâce aux conversions, allait conquérir l'Europe et les Etats-Unis. En 2010 néanmoins, après une crise sans précédent, les Frères Musulmans élurent un nouveau guide: Mohammed Badie, avec pour adjoint Mahmoud Ezzat. Badie est un ancien radical issue du courant de Sayyid Qotb (frère musulman théoricien du terrorisme islamiste, pour ce dernier le monde était divisé en deux, l'Islam d'une part, les sociétés non-islamiques de l'autre, et prônait d'engager le combat contre ces dernières ainsi que les pouvoirs impies), mais il semble s'être assagi et a affirmé la volonté d'arriver à ses fins de façon pacifique.

Est-ce une raison de se réjouir? Absolument pas, car le mouvement garde toujours le même slogan cité ci-dessus, et ne renie en aucun cas sa volonté d'appliquer la Charia à la population. Certes, certains vous diront qu'ils ont accepté la démocratie parce qu'ils veulent participer au jeu démocratique, mais dit-on du Vlaams Belang ou du Front National que ce sont des partis démocratiques pour la simple raison qu'ils visent le pouvoir via les urnes?

Le cas de la Turquie

Un autre lieu commun récent est la comparaison des courants moins radicaux de l'islamisme avec l'AKP turc. Cette comparaison est fallacieuse et n'a aucun sens, et c'est pourquoi cet article aborde le cas de la Turquie.

Le cas de la Turquie est tout aussi fascinant que le précédent. Ce pays est le premier pays dit « musulman » à avoir instauré la laïcité comme principe politique sous l'impulsion de Mustafa Kemal Ata Türk. Un despote que l'on peut qualifier d'éclairé, qui durant les années 20 entama une refonte générale de la Turquie, abolissant d'abord le sultanat (pouvoir temporel) pour établir la république, et ensuite le califat (pouvoir spirituel). Passionné par la Révolution française et les idées des Lumières, il s'inspira très fortement du modèle français unitaire et jacobin pour fonder l'Etat-nation turc. Cela le conduit à instaurer le principe de laïcité et une égalité de droit entre les sexes incroyable pour l'époque. Il promut d'ailleurs l'émancipation de la femme notamment à travers ses filles et sa femme Latifé, qu'il mit en avant comme exemple de la femme tunisienne émancipée. Son règne s'achèvera à sa mort en 1938.

Ce mouvement de modernisation se heurta évidemment aux milieux religieux. Au départ Ata Türk dût faire face à l'opposition des confréries turques, dont les 3 les plus influentes étaient : la Nurçu, la Naqchabandiya (qui pratique aisément la taqiyya avec comme but l'application de la loi islamique) et la Suleymanciya (11). Il va alors décider en 1925 d'interdire les confréries sur l'ensemble du territoire ainsi que le port de vêtements religieux. Celles-ci profitèrent du rétablissement de certains principes du droit ottoman en 1967 en créant des fondations qui leur donnaient une raison sociale. Avec l'avènement du multipartisme (Ata Türk avait fait de son parti un parti unique) dans la Turquie moderne, les formations politiques se disputèrent leur soutien. En 1972, le parti du Salut national (Milli Selamet Partisi ou MSP) fut fondé. Se réclamant de l'islam politique à tonalité populiste et nationaliste, il put obtenir une autorisation à intégrer le champ politique turc et se mit à plaider dès sa fondation pour le rétablissement de la Charia et la défense du droit à l'expression religieuse. Il fut présidé par un juriste, Suleyman Arif Emre, puis par un ingénieur, Necmettin Erbakan (12). Ce parti prit de l'ampleur en 1973 en obtenant 12% des voix aux élections législatives, et il bénéficiait de l'appui de la confrérie Naqchabandiya. Sa direction accepta dès cette époque de s'associer à des coalitions gouvernementales. (13) Après une crise politique profonde et des troubles violents opposant des militants de diverses obédiences politiques, période durant laquelle les islamistes s'insurgent contre une gauche très influente, les idéaux socialistes, l'athéisme et la déliquescence des mœurs, et à la suite du coup d'Etat militaire en 1980 qui provoqua alors l'interdiction de tous les partis, le MSP fut contraint d'interrompre ses activités. Sous la pression des occidentaux, le régime décida d'entamer un processus de restauration des droits civiques confisqués aux citoyens. Les anciens du MSP fondirent alors une nouvelle formation politique en 1983, le Refah Partisi (parti de la Prospérité). Necmettin Erbakan fut désigné en 1985 principal responsable du parti, qui devient progressivement une organisation de masse recrutant dans toutes les classes sociales. Le parti devint très lié au petit patronat turc et en 1991 il s'associera au parti d'extrême-droite, le MHP (parti d'Action nationale) dont la milice paramilitaire est plus connue sous le nom des Loups Gris. Ceci lui permit d'accéder au Parlement pour la première fois.

Après de nombreuses victoires électorales, et face à l'inquiétude de l'opposition laïque, certains cadres fondèrent un nouveau parti, le Fazilet Partisi (parti de la Vertu), prônant exactement la même ligne politique, jusqu'à sa dissolution par la Cour Constitutionnelle en 2001. (14) Le Refah Partisi, quant à lui, fut dissout en 1998 par la Cour constitutionnelle et la Cour européenne des droits de l'homme approuva cette décision en 2003 notamment parce qu'il prônait l'instauration de la Charia. Deux partis naitront de cette disparition: le Saadet Partisi (parti du Bonheur) fondé par Necmettin Erbakan sur une ligne conservatrice et islamiste, et l'Adalet ve Kalkınma Partisi ou AKP (parti de la Justice et du Développement), fondé par Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Gül. (15) Ce dernier, contrairement au premier, remportera un énorme succès et est depuis 2007 au pouvoir.

L'historique, synthétique au demeurant, permet de voir les parcours divers des islamistes et de comprendre un peu la situation actuelle. Reste la question de la comparaison entre les islamistes des autres pays et ceux de la Turquie. De plus en plus de personnalités mettent en avant la réussite de l'adaptation à la démocratie du parti turc AKP, montrant ainsi que l'islamisme serait finalement compatible avec la laïcité et ne transformerait pas obligatoirement la nation en une théocratie si il prenait le pouvoir. Mais est-ce que l'exemple turc est applicable dans d'autres pays comme l'Egypte ou l'Algérie? Il faut savoir, tout d'abord, que l'islamisme en Turquie fait face à un rempart puissant et unique dans le monde musulman: la laïcité. Celle-ci, protégée par une armée nourrie au biberon du kemalisme, érige une véritable forteresse politique autour de la république, devenant ainsi quasi-imperméable aux intentions totalisantes des intégristes. Or, ce principe politique est absent dans la large majorité des pays dans le monde, démocraties comprises. Ensuite, peut-on réellement qualifier l'AKP de parti islamiste? En effet, ce parti a complètement abandonné toute volonté ou référence à un quelconque droit divin. Certaines de ses personnalités ont certes un passé islamiste, mais ils se refusent tous à être considérées comme tel aujourd'hui. Le parti lui-même se présente comme un parti conservateur de centre-droit dans la ligne de la CDU allemande, récusant l'étiquette d'islamiste que lui avaient accolée les médias francophones et, afin de prouver cela, il abolit la peine de mort, ce qui lui valut de nombreuses critiques des milieux fondamentalistes.(16)

Si l'on se base sur la définition donnée ci-dessus, ce parti n'est donc pas un parti islamiste mais bien un parti islamique, qui milite certes en faveur d'une réislamisation de la société musulmane sur le plan des valeurs sociales et morales mais ne vise pas la création d'un Etat islamique ou la restauration de la Charia. Ceci est confirmé par les études du journaliste Ruchen Tchakir, de la sociologue Nilüfer Göle et du politologue Metin Heper, peu suspects de complaisance envers l'islamisme (17). En résumé, l'AKP est en quelque sorte l'équivalent des partis chrétiens conservateurs européens.

Le cas de la Tunisie

Maintenant que la distinction entre parti islamique et islamiste a été faite, il est temps d'aborder le troisième cas, celui d'un pays récemment émancipé des oligarques et du tyran qui le gouvernaient, la Tunisie.

Pays du Maghreb, la Tunisie a longtemps été une dictature. Après sa libération du protectorat français en 1956, Habib Bourguiba, fraichement élu président de l'assemblée constituante pendant quelques jours, évinça le souverain, abolit la monarchie et proclama la République en 1957. Lui aussi fort influencé par les idéaux de la république française comme l'était Ata Türk, et ayant fait ses études de droit en France, il entama de nombreuses réformes modernistes, privilégiant l'enseignement républicain et la santé au détriment de l'armement contrairement à ses voisins arabes. L'égalité entre les sexes en droit fit un bond en avant fantastique à travers son Code du Statut Personnel, et élève encore maintenant le statut de la femme à un rang inégalé dans le monde arabe, qui dépasse parfois même le statut des femmes dans certains pays occidentaux: légalisation de l'avortement et du divorce, interdiction de la polygamie et éducation de la femme font partie de l'héritage féministe bourguibien. Malheureusement, il érigea son parti, le Néo-Destour, en parti unique, parti qui changera plusieurs fois de nom, du « parti socialiste destourien » (PSD) jusqu'au Rassemblent constitutionnel démocratique, et la fin de son règne fut marqué par le clientélisme et une montée de l'islamisme. Ben Ali lui succèdera en 1987.

Exceptées les diverses instrumentalisations de la religion par le pouvoir en place, le mouvements islamiste naquit au début des années 1970 en réaction à des options laïques clairement affichées par une partie de la classe politique, et bénéficièrent indirectement de l'échec de l'expérience économique socialiste (18). La doctrine de ce parti est celle des Frères Musulmans, et selon la tendance politique du moment, celle-ci adoptera différents noms: Mouvement de la tendance islamique (MTI) puis ensuite Ennahda. Fondé en 1979 par trois hommes, Rached Ghannouchi, Abdelfattah Mourou et Hmida Enneifer, le MTI, organisation clandestine à l'époque, se réclamait des Frères Musulmans et aspirait au pouvoir. Il avait pour origine le milieu universitaire et était composé d'intellectuels dont le désir est d'établir une république islamique (19). En 1981, le parti annonça officiellement sa création et se mit à solliciter un agrément officiel. Il prendra contact avec des personnalités qui occupaient des postes stratégiques et qui étaient réceptifs aux idéaux islamistes. Néanmoins, malgré la complaisance du premier ministre Mouhammad Mzali, le régime refusera cet agrément, et dans un durcissement de position, incarcérera les principaux responsables du parti. En 1984, une large partie des détenus islamistes fut amnistiée par le chef de l'Etat et en réponse le parti déclara accepter durant un congrès la démocratie, tout en disant que le Code du Statut Personnel, réputé pour la statut qu'il octroie à la femme, pourrait être modifié. Au même moment, le MTI tentera d'infiltrer les institutions du régime avec des jeunes sympathisants. En 1986, Rachid Sfar remplaça Mzali au poste de premier ministre, et un autre durcissement du pouvoir provoqua une campagne d'arrestations, Ghannouchi sera d'ailleurs emprisonné à perpétuité. En 1987, Ben Ali succède à Bourguiba et entame son règne par de nombreuses arrestations, suivies ensuite d'une période d'apaisement culminant à la libération de nombreux islamistes qui seront graciés en 1988 lors de la rupture du jeûne. L'ouverture au multipartisme permet aux islamistes de présenter des candidatures indépendantes et le mouvement prend le nom d'Ennahda (renaissance). Cette politique tolérante du pouvoir ne tiendra pas longtemps, car en 1991 des militants du parti islamiste incendièrent le bâtiment du RCD, tuant un gardien, ce qui aura pour conséquence un raidissement radical du pouvoir, qui emprisonnera de nombreux islamistes à la suite de procès inéquitables et injustes. Sentant venir la menace, Rached Ghannouchi prit l'exil, se réfugiant d'abord au Soudan pour ensuite aller à Londres (la France lui refusa l'accueil) d'où il dirigera le mouvement. Après la chute de Ben Ali, Rached Ghannouchi put revenir dans son pays et fut accueilli par une foule nombreuse de partisans.

Qu'en est-il du projet de Ghannouchi et de son parti alors? Le parti Ennahda est un parti ambigu et pleins de contradictions. Parmi les points positifs régulièrement cités dans les journaux et les médias en général, il y a son acceptation de la démocratie, la signature d'un pacte promettant de ne pas toucher au code du statut personnel, la volonté de prendre le pouvoir par les urnes, la condamnation des attentats du 11 septembre et les multiples déclarations sur leur proximité avec l'AKP turc. Néanmoins, peut-on véritablement croire Ghannouchi lorsqu'il affirme ne plus vouloir instaurer une république islamique? Nous sommes en droit d'en douter. En effet, Ghannouchi a déjà un passé chargé en terme d'islam radical: en 1990, lors de son exil, il aida à rédiger la plate-forme électorale du FIS algérien, parti responsable de milliers de morts en Algérie et qui avait pour but explicite la fondation d'une république islamique (20). Au même moment, le parti Ennahda enverra de nombreux cadres afin d'aider les militants lors de sa campagne électorale, et il aidera le FIS à trouver des fonds chez les monarchies arabes à la veille de la guerre du golfe (21). Ghannouchi a en outre dit que le Jihad représente « une révolution contre le despotisme et l'exploitation pour la défense d'un grand principe que le monde reconnu qu'avec ce siècle, à savoir le principe de la liberté de croyance... ».(22) Rien de bien surprenant quand on connait les références théologiques du leader, à savoir Hassan Al-Banna, Sayyid Qotb et Sayyid Abul Ala Maududi, qu'il cite régulièrement dans ses écrits (23). Ce dernier est un théoricien de l'islamisme violent majeur. D'origine pakistanaise, il est le premier à avoir prôné au XXème siècle le retour au Jihad, et a fondé le groupe terroriste « Jamaat-e-islami ». Ghannouchi est par ailleurs ami avec Hassan-Al Tourabi, pape de l'islamisme soudanais, qui est à l'origine de l'instauration de la Charia dans ce pays (24). L'apologie du Jihad est encore moins inattendue quand on sait qu'il fait toujours partie du Conseil européen de la fatwa. Proche des Frères Musulmans, entièrement constitué de fondamentalistes représentant chacun un pays différent, le Conseil a émis de nombreuses fatwas condamnant entre autre l'avortement comme illicite, autorisant l'homme à interdire à sa femme de « rendre visite à une femme précise, musulmane ou non », considérant le voile comme une obligation pour toutes les musulmanes et, comble de l'horreur, autorisant les attentats kamikazes « perpétrées par les factions palestiniennes pour résister à l'occupation sioniste (...) même s'il se trouve des civils parmi les victimes ». (25) Et qui retrouve-t-on parmi les membres de ce Conseil? Le chef spirituel officieux de la confrérie, le barbu barbon délirant Youssef Al-Qaradawi, théologien phare de la chaine de télévision qatarie Al Jazeera, qui a entre autre déclaré qu'il n'y a pas de dialogue possible « entre nous et les Juifs, hormis par le sabre et le fusil »(26), qu'Hitler était une punition divine infligée aux Juifs pour leur corruption (27) et qui sur la question de l'homosexualité se demande paisiblement mais non moins sérieusement qui, entre l'actif et le passif, devrait être le premier à être tué. Le double langage ne s'arrête pas là cependant, car il a récemment affirmé vouloir rétablir une république islamique, parce que selon lui cela serait « le souhait de tout musulman qui voudrait que sa foi soit aux commandes » (28).

Enfin, si le mouvement a accepté le Code du Statut Personnel, force est de constater que l'égalité, même simplement juridique, entre les sexes n'est pas quelque chose d'acquis dans les rangs bigotants du parti fondamentaliste. En effet, dans une interview récente (29), son numéro deux a tenu des propos plus que consternants, non seulement sur le droit des femmes, mais aussi sur la Charia. Après avoir affirmé que le parti n'acceptera pas l'abrogation de l'article premier de la Constitution qui indique l'identité arabo-musulmane de la Tunisie, le second homme important revendique pour son mouvement l'héritage des Frères Musulmans et explique que pour eux, « La Charia est un message et une philosophie. Elle signifie liberté, justice, égalité... ». Sur les châtiments corporels prônés par cette législation obscurantiste, il n'y voit qu'un « détail », et à la question « Supposons que ce soit un véritable voleur et qu'il n'ait aucune excuse, ni sociale, ni psychologique, faut-il pour autant lui couper la main? », ce dernier ne peut que répondre un vague « pas nécessairement ». Plus équivoque encore, il certifiera qu'Ennadha « n'autorisera pas l'illicite clairement édicté par Dieu et n'interdira pas le licite permis par Dieu lui-même, sinon nous ne serions plus un mouvement islamiste ». Cerise sur le gâteau, révélant une misogynie et un sexisme découlant de milliers d'années de patriarcat religieux, le dévot met les choses au clair à propos de la condition de la femme: la loi sur l'héritage, qui donne à l'homme deux fois plus que la femme, « [n'est] pas contraire à l'égalité », et de toute façon son parti « [est] pour l'équité et non pour l'égalité arithmétique ». De quoi faire froid dans le dos de toutes les féministes qui luttent sans relâche contre ces grenouilles de bénitier des temps modernes.

Rester vigilant en soutenant l'opposition laïque et démocratique

Après une telle somme d'informations, l'on ne peut que se demander de quoi sera fait l'avenir de nos amis qui luttent pour la démocratie à travers le monde arabo-musulman. Pendant de nombreuses années, les dictatures n'ont cessé d'agiter l'épouvantail islamiste, faisant office de chien de berger ralliant le troupeau des occidentaux autour de la cause de ces potentats. La peur du terrorisme a depuis toujours été l'éternelle alliée des puissances autoritaires de ces pays et l'Occident, ou du moins ses dirigeants, trop aveuglé par ses intérêts économiques et la crainte des attentats, s'est mis à oublier non seulement qu'il existait des peuples opprimés par ces dirigeants corrompus, mais que parmi ceux-ci se trouvaient de nombreux démocrates, musulmans ou non, qui luttaient non seulement contre le pouvoir en place, mais aussi contre les barbus et autres fanatiques de la même espèce. Ces gens-là sont ceux qui méritent véritablement notre soutien indéfectible, et ils n'ont pas à être amalgamés avec les deux faces d'une même pièce totalitaire.

Néanmoins, une vigilance laïque permanente est nécessaire afin d'éviter l'effet balancier qui voudrait censurer tout débat sur l'islamisme sous prétexte que cela ne ferait que légitimer la dictature. Si cet article n'a volontairement pas abordé le sujet du terrorisme, c'est bien pour montrer que le danger du fanatisme n'est pas forcément limité aux kamikazes et autres amateurs d'explosifs. Pour preuve, la récente Marche des femmes en Tunisie, organisée le 29 janvier 2011 (30), qui fut la proie d'un concentré d'intolérance et de haine du sexe féminin, avec la présence d'islamistes qui fichèrent en l'air la manifestation, ou la protestation de jeunes laïques lors de l'arrivée de Ghannouchi en Tunisie, durant laquelle ces glorieux militants du retour vers le Moyen-Age purent démontrer leur rage: ne supportant pas qu'on leur tienne tête, en particulier lorsqu'il s'agit du « sexe faible », ils se mirent à plaquer contre le mur le petit groupe de protestataires, agressant les hommes et envoyant deux gifles venues du fin fond des sables saoudiens à deux femmes du groupe.

L'Iran, le Soudan, le Pakistan, l'Algérie, tous ces pays n'ont jamais véritablement connu de démocratie et sont encore les victimes du fanatisme clérical, qu'il soit au pouvoir ou dans l'opposition. Pourtant, il a existé et existe encore des intellectuels pour qui l'islamisme ne serait qu'une expression démocratique de l'Islam, voire serait intrinsèque à la culture musulmane, condamnant de fait l'universalité des principes républicains de la laïcité, de l'égalité, de la liberté et des droits de l'homme. Les Arabes, les Africains, les Orientaux, tous méritent mieux que l'alternative entre la peste et le choléra, et le passé, jonché de cadavres causés par l'instrumentalisation politique de la religion et le despotisme areligieux, doit nous servir de repère afin de ne plus commettre les erreurs affligeantes que certains firent et font encore. Cela n'est pas légitimer le pouvoir en place que de condamner aussi fermement les deux, mais bien légitimer la véritable opposition.

(1): Le Soir édition du 13 janvier 2011
(2): « Le dictionnaire géopolitique de l'islamisme », sous la direction d'Antoine Sfeir, édition Bayard
(3) Ibid
(4) Cour eur. D.H., arrêt Refah Partisi (Parti de la Prospérité) et autres c. Turquie, 13 février 2003, req. n°41340/98, 41342/98, 41343/98 et 41344/98
(5)« Le dictionnaire géopolitique de l'islamisme » sous la direction d'Antoine Sfeir, édition Bayard
(6)Ibid
(7)Ibid
(8)Ibid
(9)Latifa Ben Mansour, « Frères musulmans, frères féroces. Voyage dans l'enfer du discours islamiste », 2002, édition Ramsay,
(10)http://www.islamophile.org/spip/Epitre-aux-Jeunes-par-Hasan-Al.html
(11)« Le dictionnaire géopolitique de l'islamisme » sous la direction d'Antoine Sfeir, 2009, édition Bayard
(12)Ibid
(13)Ibid
(14)Ibid
(15)Ibid
(16) « Les islamistes sont-ils devenus démocrates? » de Zyed Krichen, paru dans l'hebdomadaire tunisien “Réalités”; N° 1118 du 31 mai 2007
(17)Cités par Robert Anciaux dans son texte écrit pour le colloque « Islam et musulmans dans l'espace européen: défis de la laïcité » (éditions espace de libertés) intitulé « l'islamisme : de la révolution iranienne de 1979 à Ben Laden », p. 39.
(18)« Le dictionnaire géopolitique de l'islamisme » sous la direction d'Antoine Sfeir, édition Bayard
(19)Ibid
(20)Roland Jacquard, « Au nom d'Oussama Ben Laden », 2001, édition Jean Picollec
(21)Ibid
(22)Mohamed-Chérif Ferjani, « Islamisme, laïcité, et droits de l'homme: Un siècle de débat sans cesse reporté au sein de la pensée arabe contemporaine », 1991, édition L'Harmattan
(23)Ridha Kéfi, « Les dérapages de l'islamiste », Jeune Afrique, 26 décembre 2000
(24)Ibid
(25)Fiammetta Venner, «Opa sur l'Islam de France : les ambitions de l'UOIF», 2005, édition Calmann-Levy
(26)www.aljazeera.net , 17 juin 2004
(27)Al Jazeera TV, 30 janvier 2009
(28)http://www.jeuneafrique.com/Article/LIN02076lesisgnahcs0/
(30)http://massir.blogs.psychologies.com/mon_massir/2011/01/la-marche-pour-les-femmes.html

jeudi 10 février 2011

Le lobby conservateur catholique en France

Il est de bon ton chez certains adeptes de la laïcité à deux vitesses de critiquer les dérives de la religion musulmane, mais sans jamais user de la même raison vis-à-vis d'autres religions, notamment le catholicisme. Ces derniers vont vous dire que l'Eglise catholique "n'a plus beaucoup d'influence", "ne pèse plus très lourd dans nos pays sécularisés", et autres fausses vérités du même acabit. Ils ont évidemment et foncièrement tord. Le lobby catholique est extrêmement puissant dans pas mal de pays de tradition catholique, et la France, pays le plus laïque pourtant, semble être l'un des pays à le plus en pâtir.

Main dans la main avec les patrons les plus puissants et les plus riches de ce pays, il exerce de fortes pressions sur la politique et notamment sur de nombreux sujets comme la bioéthique, les droits des femmes et des homosexuels, mais aussi sur la politique économique du pays. La caisse enregistreuse et le goupillon, telle est la devise d'une église de plus en plus repliée sur ses valeurs conservatrices, qui s'allie avec de nombreuses personnalités ultra libérales comme Camdessus, ancien patron très catholique du FMI, qui a ravagé les pays d'Amérique Latine à coups de politiques ultra libérales, suçant le sang de ces pays déjà pauvres (ce qui entrainera la révolution d'Argentine). Viré de cet organisme, il est depuis devenu consultant financier de l’Etat du Vatican, et Nicolas Sarkozy lui avait confié en 2010 la présidence d’un groupe de travail pour la mise en place d'une règle d’interdiction des déficits publics...

Une alliance logique et qui démontre ô combien l'ultra libéralisme, dont l'essence même est de démanteler les institutions publiques et l'Etat-providence, est incompatible avec la laïcité, et au contraire très compatible avec les intégrismes. Un Etat faible renforce les intégrismes, qui font de la pauvreté leur lit, investissant les secteurs incombant à l'Etat social comme la sécurité sociale ou les hôpitaux (voire la situation en Egypte où les Frères Musulmans contrôlent bon nombres d'hôpitaux), remplaçant la solidarité nationale par la charité religieuse. Pire encore, l'Ecole publique laïque, censée éduquer les élèves afin de les élever vers une citoyenneté pleine et accomplie à l'aide de la raison, et dont l'objectif est de réunir les élèves au-delà de leurs différences à travers des valeurs universelles et leur pendant qu'est la laïcité, subit de plein fouet une telle libéralisation de l'économie : les écoles privées, depuis les lois Carl et Debray, n'ont cessé de rogner la part du budget alloué à l'éducation publique, et les écoles intégristes profitent de niches fiscales alloués par les gouvernements de droites qui se succèdent (voir à ce sujet l'enquête "A l'extrême droite du père" de l'émission "les infiltrés").

Ce texte, écrit par Jean-Moïse Braitberg et paru dans le magasine Franc Maçonnerie magazine de Janvier/Février 2011, met au grand jour le lobby catholique, son réseau et ses influences. A lire absolument:


Homoparentalité, mariage homosexuel, recherches sur les cellules souches, dons d'ovocytes, ouverture des magasins le dimanche, droit à mourir dans la dignité... A l'inverse du reste de l'Europe, la France demeure coincée à cause de ce blocage : l'influence considérable d'un lobby catholique ultra conservateur qui rêve de reconquérir les territoires perdus par la morale chrétienne.

9 novembre 2010. Alors que le gouvernement souhaite supprimer l’avantage fiscal jusque-là accordé aux couples mariés dans l’année, le député UMP de la Drôme Hervé Mariton suivi par une cinquantaine de parlementaires de droite, fait adopter par la commission des finances de l’assemblée nationale un amendement le rétablissant tout en instituant une discrimination entre couples mariés et couples pacsés. Tollé des associations homosexuelles, indignation modérée de la gauche, silence des obédiences maçonniques. Explication d’Hervé Mariton : «Je plaide pour une famille durable, alors qu’on parle beaucoup de développement durable. Le mariage est un encouragement à la solidité de la société». L’amendement sera finalement repoussé mais l’initiative  révèle l’influence d’un certain catholicisme français fort éloigné des valeurs laïques, rêvant de remettre en selle le vieil ordre moral papiste. Peu importe, dès lors, qu’Hervé Mariton soit juif par sa mère. Un mouton, même gris, a toute sa place sous la houlette du berger romain dès lors qu’il prétend remettre dans le droit chemin les brebis égarées dans la laïcité et le modernisme. Pour s’en convaincre, allons faire un tour sur le blog le Salon Beige qui a recueilli le 10 novembre 2010 une interview d’Hervé Mariton où il confirme les intentions morales de son amendement. Or Le salon Beige exprime les idées des catholiques intégristes qui se reconnaissent dans les idées du Front National. On y soutient Benoit XVI… et Bruno Golnisch contre Marine Le Pen considérée comme peu fiable sur les questions de morale. Histoire de donner le ton, certains blogueurs rappellent l’origine juive d’Hervé Mariton avec des commentaires comme « plus fourbe que lui cela n’existe pas ».

Des députés « pro famille »

Il n’empêche. Malgré ses origines « douteuses », Hervé Mariton et huit de ses collègues, sont classés par le Salon Beige parmi les parlementaires les plus « pro famille » -traduisez, les plus catholiques- de la législature. Pour en juger, les experts du Salon beige ont évaluées les prises de position de tous les parlementaires face à diverses propositions de lois, et notamment -les formulations sont celles du Salon Beige- les propositions visant :
- à autoriser l’adoption par des couples de même sexe (15 janvier 2008)
- à assouplir la loi imposant le lundi de Pentecôte travaillé (7 février2008)
- à légaliser l’euthanasie  (7 mai 2008)
- à interdire la reconnaissance des diplômes universitaires catholiques (15 juillet 2009)
- à faciliter la conservation de cellules souches du cordon ombilical (5 novembre 2009)
- à garantir le droit à l’objection de conscience à l’avortement (27novembre 2009).
- à étendre le mariage aux couples de même sexe (26 novembre 2009)
- à faciliter l’accès des associations familiales à la télévision (21décembre 2009)
- la loi affaiblissant le principe du repos dominical (15 juillet 2009)
En tête du top cinquante des députés « pro famille » on compte Christian Vanneste (Nord), Christian Ménard (Finistère), Jacques Rémiller (Isère), Véronique Besse (Vendée), Etienne Pinte (Yvelines), Dominique Souchet (Vendée), François Xavier Villain (Nord), Jean Ueberschlag (Alsace).
Moins bien notés, une trentaine de députés de droite reçoivent tout de même les mentions bien ou assez bien. Plusieurs de ces députés sont signataires de la charte de la droite populaire. Elle rassemble des parlementaires à l’extrême droite de l’UMP, qui ont notamment approuvé les mesures xénophobes récemment adoptées par la Suisse.
Au final, ce palmarès dessine pour l’essentiel les contours d’une France plutôt rurale, peu touchée par l’immigration récente et d’avantage attachée à conserver un mode de vie traditionnel qu’à rechercher le changement social ou sociétal.

Une volonté de reconquête

Si ce n’était qu’un avatar de plus du vieux conflit entre l’ordre et le changement... Mais il s’agit ici d’autre chose. Car ce qui est en jeu, c’est moins le souhait de conserver que la volonté de reconquérir. La reconquête de la France à laquelle s’est attelée le lobby catholique s’inscrit dans le mouvement de « Nouvelle évangélisation » amorcé par Jean-Paul II dans les années quatre-vingt-dix. Face à la perte d’influence de l’église dans les pays développés, le pape polonais, et avec lui un courant important de l’église, considéra qu’il était temps de corriger les « excès de Vatican II ». Pour cela, il fallait reconquérir l’espace perdu en s’appuyant sur le dynamisme de mouvements conservateurs, structurés, offensifs, aux méthodes proches de celles des évangélistes américains. « Le matérialisme et la société de consommation ont fait dériver le bonheur vers la jouissance immédiate » Ces propos aux relents pétainistes résument la philosophie des Légionnaires du Christ, un mouvement de nouvelle évangélisation qui anime en France le site www.catholique.org supervisé par l’ancien porte-parole de l’épiscopat français et évêque de Gap, Mgr Di falco.
Reposant sur l’engagement des laïcs au sein de l’église, les Légionnaires du Christ placent les questions de bioéthique, la morale sexuelle et les valeurs conservatrices dites « familiales » au cœur de leur démarche de reconquête. Et qu’importe si le Vatican dut se résoudre en mai 2010 à dénoncer comme imposteur Marcial Maciel, le prêtre mexicain fondateur du mouvement, auteur d'innombrables abus sexuels sur de jeunes garçons et père de trois enfants avec deux femmes différentes…

De puissants appuis

Parmi les laïcs engagés dans la nouvelle évangélisation, on trouve quelques grosses pointures comme Claude Bébéar, proche des Légionnaires du Christ et de l'Opus Dei. Le fondateur et ancien patron d'Axa a créé l'Institut Montaigne, un Think Tank qui aborde tous les sujets de société. Dans son comité directeur on trouve l'ancienne ministre espagnole des affaires étrangères Ana Palacio qui présida en 2002 à Rome la délégation de son pays lors de la cérémonie de canonisation du fondateur de l'Opus Dei, Jose Maria Escriva de Balaguer. En 2007, Claude Bebear a cédé sa place au comte Jacques d'Armand de Chateauvieux. Issu d'une famille créole de la Réunion, le PDG du groupe Bourbon est à la tête de la 73ème fortune française. Il a présidé le conseil de surveillance d'Axa de 2008 à 2010 et revendique son appartenance à l'Opus Dei. Mais les voies du seigneur sont complexes : dans un rapport publié en octobre 2009 le très chrétien mouvement Pax Christi, a dénoncé Axa comme étant l'un des 5 premiers investisseurs mondiaux dans les entreprises fabriquant des armes à sous munitions destinées à mutiler des civils... Les mouvements de la « Nouvelle évangélisation » considérés parfois comme des repaires d'exaltés sont en fait, très bien structurés et recrutent, comme l'Opus Dei, au sein des élites du capitalisme. C'est particulièrement vrai pour le gruope de prière Semeurs d'Espérance, proche du Renouveau Charismatique, proche du Renouveau Charismatique créé par un consultant en Intelligence économique (ESL Networks) Romain-AllanDupré. On trouve dans ses rangs Henri de Castries, président du conseil d'administration d'Axa depuis avril 2010. Selon les principes sur lesquels se fonde Semeurs d'Espérance, Henri de Castries pratique « contemplation, compassion, évangélisation, formation, (...) pour rencontrer le Christ et en être témoin avec les pauvres ».

L'ancien président du FMI Michel Camdessus, catholique conservateur et ultra libéral en économie, est consultant financier auprès du Vatican où il est aussi membre de la commission Justice et Paix. Il est docteur honoris Causa de l'institut catholique de Paris. En novembre 2008 il était l'invité de Christine Boutin et du Parti des républicains sociaux au collège des Bernardins à Paris, un des hauts lieux du « dialogue intellectuel et spirituel » selon l'archevêché de Paris.

La caisse enregistreuse et le goupillon

L'époque veut que dans sa traditionnelle alliance avec les puissants, le goupillon ait délaissé le sabre pour la caisse enregistreuse. La grande distribution et l'agroalimentaire sont fort bien représentés dans les réseaux du lobby catho où l'on trouve non seulement Jean-Bernard Bonduelle, mais aussi Patrick Ricard (Pernod-Ricard) qui intervient aux forums d'Entrepreneurs et dirigeants Chrétiens. Christophe Mulliez, cousin du fondateur d'Auchan Gérard Mulliez, assumait, avant sa disparition en juin 2010 les fonctions parallèles de diacre à Issy-les-Moulineaux et de dirigeant de la chaine de supérettes Simply Market. Il avait créé avec son père le mouvement « Chemins d'Espérance » dans lequel « Hommes d'entreprise et hommes d'Eglise tracent ensemble des chemins d'espérance ». On ne saurait mieux dire...

De son côté, Michel-Edouard Leclerc est ancien élève du petit séminaire de Viry Chatillon. Dans une interview à Famille Chrétienne en décembre 2008, il s'est déclaré opposé à l'ouverture des commerces le dimanche. Si cette mesure peut être contestable sur le plan social, elle avait été l'occasion pour le lobby catho de s'engouffrer en 2008 dans un débat de société au nom du respect du « jour du seigneur ». Emmenés par l'ultra conservateur Marc Le Fur, une cinquantaine de députés avaient signé la pétition « Touche pas à mon dimanche ».

La famille Halley fondatrice du groupe Carrefour est quant à elle, actionnaire de la chaîne de télévision KTO, plutôt mal en point. Benoît Halley directeur de la stratégie financière du groupe est le gendre de Serge Dassault, très lié à Claude Bébéar autre actionnaire de la chaîne catholique. Le patron de Dassault Aviation, sénateur de l'Essonne, doyen du Sénat, dans une interview à Marianne en 2004, donnait sa vision de la laïcité: « Quand on vit dans un pays, il faut adopter sa religion. Dans un pays de tradition catholique comme la France, il faut être catholique ». A la mairie de Corbeil-Essonnes, où son élection a été invalidée, il s'est fait remplacer par Jean-Pierre Bechter, catholique traditionaliste de choc, directeur de la Socpresse, éditrice du Figaro.

De la politique aux medias

Un constat s'impose: le courant catholique « moderniste » ou « progressiste » qui se développa après Vatican II semble avoir disparu corps et biens. En tout cas, son influence est pour le moins diffuse en France. A l'inverse le catholicisme intransigeant dispose d'appuis considérables tant dans le monde politique, qu'économique ou médiatique. L'exemple le plus frappant nous est donné par le groupe Media Participation, propriétaire de l'hebdomadaire conservateur Famille Chrétien, troisième groupe éditorial français. L'entreprise est née, au début des années 1980, de participations conjointes des familles Montagne et Michelin au sein du groupe franco-belge Ampère créé par Rémy Montagne, personnalité catholique conservatrice, avocat, résistant, ancien député, secrétaire d'Etat de Raymond Barre. Rémy Montagne voulait créer un groupe de médias destiné à défendre la doctrine du cahtolicisme traditionnel sur la famille, l'école, l'éducation, la jeunesse. Son projet plaisait à Jean-Paul II qui se méfiait de l'indépendance d'esprit des groupes Bayard (La Croix) et Publications de la Vie Catholique (La Vie, Télérama, le Monde, Le Monde des religions). En décembre 1988, Media Participation fait sa plus grosse acquisition avec le rachat des éditions Dargaud, principale maison d'édition de bandes dessinées... Au début des années 1990, Axa entre au capital du groupe. A cet époque, l'avocat de Média Participation était le belge Jacques Jonet, membre de l'ordre belge des chevaliers du Rouvre, créé dans les années cinquante, dont chaque membre jure de « définitivement consacrer sa vie au combat pour l'Eglise, le Pays et la Chrétienté (...) pour l'extension ici-bas des frontières du Royaume de Dieu ». Aujourd'hui le groupe est dirigé par Vincent Montagne, le fils du fondateur. Ce catholique ultra conservateur entièrement acquis au pape Benoit XVI dirige son groupe dans un esprit de croisade dans la morale, la famille et les valeurs conservatrices. Le ton est donné par Famille Chrétienne. Parmi les collaborateurs (trices) de cette publication, on trouve Marie-Joëlle Guillaume. Cette journaliste intervient régulièrement sur le site de l'émission catholique Dieu Merci !, diffusée le vendredi sur la chaîne Direct 8 du groupe Bolloré. L'émission se caractérise par une option catholique résolument conservatrice, dans la droite ligne de la « reconquête ». Les liens proposés par les pages web de l'émission ernvoient aux sites de l'ultra droite Le Salon Beige et Liberté Politique. Autre parangon de vertu cahtolique, le fondateur de « Reporter Sans frontières » Robert Ménard est passé de la défense des droits de l'homme, à celle de la peine de mort, de la torture (dans certains cas, bien sûr), défend l'humoriste Dieudonné, a signé une pétition contre la loi Gayssot (loi du 13 juillet 1990, dont l'objet est de réprimer tout propos raciste, antisémite ou xénophobe et qui qualifie de délit la contestation de l'existence de crimes contre l'humanité), et s'est montré particulièrement agressif à l'encontre du Grand Maître du Grand Orient d e France, Guy Arcizet, dans une interview sur I Tele ou il anime un rendez-vous.

Mais il n'ya pas que des ultras dans la mouvance des médias cathos. Les Publications de la Vie catholique : Le Monde, La Vie, Télérama, offrent le visage d'une grande indépendance d'Esprit et témoignent d'une vision du monde fondée sur la responsabilité, le libre arbitre et l'humanisme. Il n'empêche, on ne les imagine pas s'opposer frontalement à l'église catholique ou au Vatican.

La réintégration des intégristes

Il serait bien évidemment absurde de reconstruire une théorie du complot à partir de l'observation du lobby catholique, comme le fait ce dernier à l'égard des francs-maçons. Se focaliser sur le discrète Opus Dei, notamment, dont l'influence en France est très réduite, c'est ne pas voir l'évidence d'un réseau qui agit, et c'est heureux dans un pays libre, en terrain découvert. Pour autant, ce n'est pas une raison pour en minimiser la dérive vers l'extrême-droite d'inspiration maurassienne. Réputé conservateur, le cardinal Joseph Ratzinger, futur Benoit XVI n'a jamais fait mystère de sa sympathie pour les catholiques respectueux de al tradition d'avant Vatican II. Ainsi, en 1990 il avait rédigé une préface remarquée pour le missel de l'ancien rite, édité par le monastère du Barroux, dans le Vaucluse, fief bénédictin de la branche intégriste d'extrême-droite demeurée fidèle au pape.

Jamais rompues, les relations entre le Vatican et la Fraternité St Pie X de Mgr Lefebvre ont abouti en juillet 2007 au motu proprio Summorum Pontificum, lettre par laquelle le pape Benoît XVI autorise la célébration du culte selon les rites d'avant Vatican II. Cette décision, très critiquée par les « progressistes de l'Eglise a abouti en 2009 à la levée de l'excommunication des 4 évêques dissidents, dont celle du successeur de Mgr Lefebvre, Bernard Fellay. La démarche eut pour effet immédiat de libérer la parole de l'évêque négationniste suédois Richard Wilkinson. Elle a abouti à ce que la limite soit de plus en plus floue entre cathos tradis et intégristes de choc. Le cas de l'abbé Philippe Laguérie est significatif. Ordonné prêtre le 29 juin 1979 par Mgr Lefebvre, il devient en 1984 curé de l'Eglise Saint Nicolas du Chardonnet à Paris. En 1998, il rejoint Bordeaux et obtient en 2002 du très catholique Alain Juppé, marié à une ancienne journaliste de La Croix, l'autorisation de dire la messe dans l'Eglise St-Eloi. Depuis il y célèbre chaque 23 juillet la mémoire de Philippe Pétain. En septembre 2006, ce prêtre intégriste est nommé par Benoit XVI supérieur de l'Institut du Bon Pasteur opportunément créé à bordeaux sous l'égide de l'archevêque de la ville, Mgr Ricard. C'était faire bonne mesure du passé sulfureux de ce curé qui, en 1987, après que Jean-Marie Le Pen a tenu ses fameux propos sur les chambres à gaz avait parle de « la grande banque juive qui tient la France en dictature depuis quarante-cinq ans » et pris la défense des négationnistes en déclarant que les thèses des professeurs Roques et Faurisson étaient « tout à fait scientifiques ». En 1996, il avait célébré les obsèques du milicien Paul Touvier et déclaré à cette occasion: « Devant le tribunal divin, il n'y a (...) pas de communistes, pas de franc-maçonnerie (...) ». En 2008, deux ans après sa réintégration officielle dans l'Eglise, il a baptisé la fille de l'humoriste Dieudonné, avec Jean-Marie Le Pen pour parrain... Perserverare diabolicum.

Que l'on n'en doute pas. Ce sont les valeurs d'une église conservatrice en repli sur son passé le plus noir et pas celles de l'Action des Chrétiens contre la Torture, du comité Catholique contre la faim ou des catholiques éclairés de la Fédération des réseaux des Parvis, que relaie le lobby catholique. Le résultat en est patent: sur le plan des moeurs et de la bioéthique, la France est aujourd'hui à la traîne de pays de tradition catholique comme l'Espagne, la Belgique et le Luxembourg. Cela tient à la puissance insoupçonnée du plus important groupe de pression au coeur de notre République."

dimanche 6 février 2011

"Conscience contre violence", un livre de Stefan Zweig à lire attentivement et absolument

Ce livre nous raconte l'histoire tourmentée d'un théologien et savant protestant humaniste du nom de Castellion. Oublié des manuels d'histoire officiels, ce précurseur de la tolérance, bien avant Voltaire et d'autres, défendait la liberté de conscience durant les terribles guerres de Religions qui ont traversé l'Europe au XVIième siècle au prix de sa vie, contre le fanatique et théocrate Calvin, responsable de l'instauration d'une dictature religieuse à Genève. Sous le pinceau littéraire de Stefan Zweig, l'auteur nous peint là une magnifique fresque sur l'histoire de cet illustre inconnu qui contre vents et marées aura lutté toute sa vie contre l'injustice du totalitarisme religieux.

Mais le plus surprenant reste l'incroyable modernité de ce texte, et sa pertinence aujourd'hui. L'analogie entre le fanatisme religieux de ce siècle, porté par l'Eglise catholique et les protestants partisans de l'orthodoxie religieuse, et la situation actuelle qui voit l'intégrisme religieux et les extrême-droites s'accroitre est surprenante mais révélatrice de la grandeur d'une œuvre. Les islamistes ont véritablement calqué leur comportement sur celui des fanatiques chrétiens d'avant, usant de menaces ouvertes ou plus sournoises, avant de passer à l'acte (voir Théo Van Gogh) pour faire taire les esprits justes et humanistes . Il est intéressant de comparer à ce titre toutes les similitudes entre le tyran Calvin et les théocrates actuels, qu'il s'agisse de la mauvaise foi ou du double langage, en passant par la censure de tous les avis n'allant dans le sens de son orthodoxie religieuse. Un bon rappel aussi pour les pauvres benêts à la courte mémoire qui ont vraisemblablement oublié les délires et les dégâts commis par la religion chrétienne, et qui permet de rappeler que les premières victimes de l'intégrisme sont généralement les croyants progressistes.

Je remercie ma soeur de me l'avoir offert pour Noël.

Extrait du livre, une piqure de rappel à tous les démocrates laïques les enjoignant à ne jamais perdre leur vigilance et à toujours continuer le combat:

"Jusqu'à ce jour, [l'idée de liberté] a régné sur l'Europe sans que personne cherchât à la discuter. Les droits de l'homme paraissaient sceller dans les fondements de l'Etat ce qu'il y avait de plus intangible, de plus sacré dans une Constitution. Nous croyions déjà disparu de la contrainte des idées, de la tyrannie religieuse et  de la censure des opinions ; nous pensions que le droit de l'individu à l'indépendance morale était aussi absolu que celui de disposer de son corps. Mais l'histoire n'est qu'un perpétuel recommencement, une suite de victoires et de défaites ; un droit n'est jamais conquis définitivement ni aucune liberté à l'abri de la violence, qui prend chaque fois une forme différente. C'est justement au moment où la liberté nous fait l'effet d'une habitude et non plus d'un bien sacré qu'une volonté mystérieuse surgit des ténèbres de l'instinct pour la violenter ; c'est toujours lorsque les hommes jouissent trop longtemps et avec trop d'insouciance de la paix qu'ils sont pris de la funeste envie de connaître la griserie de la force et du désir criminel de se battre. Car, dans sa marche vers son but invisible, l'histoire nous oblige de temps en temps à d'incompréhensibles reculs, et les forteresses héréditaires du droit s'écroulent comme les jetées et les digues les plus solides pendant une tempête ; en ces sinistres heures, l'humanité semble retourner à la fureur sanglante de la horde et la passivité servile du troupeau. Mais après la marée, les flots se retirent; les despotismes vieillissent vite et meurent non moins vite ; les idéologies et leurs victoires passagères prennent fin avec leur époque : seule l'idée de liberté spirituelle, idée suprême que rien ne peut détruire, remonte toujours à la surface parce que éternelle comme l'esprit. Si on la traque momentanément elle se réfugie au plus profond de la conscience, à l'abri de l'oppression. C'est en vain que l'autorité pense avoir vaincu la pensée libre parce qu'elle l'a enchaînée. Avec chaque individu nouveau naît une conscience nouvelle, et il y en aura toujours une pour se souvenir de son devoir moral et reprendre la lutte en faveur des droits inaliénables de l'homme et de l'humanité ; il se trouvera toujours un Castellion pour s'insurger contre un Calvin et pour défendre l'indépendance souveraine des opinions contre toutes les formes de la violence.

Avril 1936"
P.S. : Coïncidence? Zweig écrivit ce texte en pleine remontée du fascisme...

Conférence sur la liberté d'expression à l'ULB, ou le libre-examen utilisé comme instrument de propagande du racisme.

De retour du fameux débat sur la liberté d'expression, voici un petit compte-rendu du film-débat projeté suivi d'un autre encore plus petit du débat-pugilat d'1h30 qui le suivit.


1. "Peut-on débattre avec Dieudonné?" d'Olivier Mukuna

Ce mini compte-rendu est particulièrement destiné aux chanceux qui n'auraient pas encore vu ce document. Ces 1H30-2H de film furent particulièrement éprouvantes. Eprouvantes d'abord à cause d'un DVD rayé qui nous aura permis d'admirer la barbe finement taillée de Dan Van Raemdonck et les rondes lunettes de Jan Bucquoy lors des nombreux passages saccadés du film. Mais éprouvantes aussi de par la flagornerie des intervenants et l'absence flagrante de contradicteurs aux côtés de Dieudonné. Ce dispositif, établi clairement dans le but d'avoir un débat à sens unique, aura permis à Dieudonné d'enchaîner mensonges et désinformations, dont certains furent fort heureusement épinglés par Joël Kotek plus tard dans la soirée dans son court montage vidéo.

Premier mensonge: d'après Dieudonné, il n'aurait jamais appelé à voter Jean-Marie Le Pen. C'est faux: voici ce qu'il dit de ce leader d'extrême-droite lors de sa participation à la Fête annuelle des Bleu-Blanc-Rouge réunissant les sympathisants du Front National : "Jean-Marie Le Pen, aujourd'hui en dénonçant ce système béké se positionne très clairement comme le candidat des afro-européens, des africains, des gens d'outre-mer". Si ce n'est pas une consigne de vote je ne sais pas ce que c'est, et la vidéo de Joël Kotek le dénoncera plus tard à juste titre.

Deuxième désinformation: Dieudonné prétend combattre le communautarisme, il le dira à plusieurs reprises lors de ce débat. Ceci devrait faire rire toute personne un minimum informée sur le sujet. Dieudonné est un grand ami de Kémi Séba, qu'il a défendu à plusieurs reprises notamment en sollicitant la grâce de Jacques Chirac à son sujet. Il faut savoir qui est ce charmant personnage: Kémi Séba est un militant noir raciste, antisémite et ultra-communautariste qui avait fondé le mouvement "Tribu Ka" (dissout par la Justice depuis) réputé pour sa violence (notamment à l'égard de bloggers l'ayant critiqué, mais aussi des Blancs et des Juifs) et ses nombreuses discriminations. En 2005, Dieudonné a permis à cette organisation de tenir un meeting dans son propre théâtre (la Main d'Or). Résultat? Tribu Ka filtrera les entrées en interdisant toute personne non-noire de rentrer. Mais ce qui viendra ensuite est encore mieux: les personnes ayant eu le privilège de pouvoir assister à cette réunion entendront des réflexions telles que: "Hitler a pris conscience qu'il y a trop de gens, les juifs, qui occupent les postes importants, banquiers, et il n'est pas allé assez loin... et la Shoah est un détail de l'histoire, une virgule...". Dieudonné dira alors plus tard de Tribu Ka qu'elle est "moins dangereuse que SOS racisme".[1] Ce cher Kemi Séba s'illustrera encore en manifestant avec des neonazis [2]. Rien de particulièrement surprenant dans cette alliance qui pourrait sembler contre-nature, car il partage l'idéal de ces derniers: une société où Noirs et Blancs vivraient séparés. Pour preuve, la création du "new black panthers party" (qui ferait honte aux originaux) qui distille un discours ultra-communautariste, suprémaciste et ségrégationniste. Nous pouvons en effet y lire des perles concernant par exemple sa crèche "dédiée à la communauté noire" qui flirtent clairement avec l'essentialisme et qui enrageraient sans nul doute la plupart des noirs qui luttèrent et luttent toujours contre le racisme anti-noir: "Pour la 1ère fois de l’Histoire en France, un Centre de loisirs dédié aux enfants de la communauté noire voit le jour, avec des activités spécialisées, calibrées en fonction des besoins propres à nos petits noirs"[3]. Cette crèche fera scandale pour avoir proscrit l'adhésion d'enfants non-noires. Comme quoi, si le sieur Séba, né Stellio Capo Chichi, n'a pas pour qualité première la tolérance, il a certainement de la cohérence dans sa démarche.

Troisième mensonge: selon Dieudonné, les spectateurs auraient applaudi Faurisson car ils seraient "taquins". Il a en effet affirmé, ou en tout cas insinué qu'il n'aurait pas incité le public à applaudir ce négationniste. C'est encore faux. Il suffit de regarder la vidéo de son spectacle [4] pour le voir: Dieudonné a clairement fait applaudir cette égérie des antisémites par le public, en grande partie constitué de membres  d'extrême-droite (nous pouvons entendre par exemple une personne crier "Faurisson t'as raison!!").


Cela dit, tout ceci était prévisible de la part d'un redoutable sophiste pour qui la vérité n'a probablement peu ou pas de signification. Ce qui sera véritablement choquant (et amusant pour certains-j'en fait partie), ce seront les interventions des invités de ce prétendu "débat", qui rivaliseront de louanges pour Dieudonné, érigé en chantre de la liberté d'expression, et de mauvaise foi.

On apprend par exemple de la bouche de l'ineffable Souhail Chichah, que Dieudonné "est le premier modèle républicain". Ce qui est fort intéressant lorsque l'on sait que ce dernier avouera après visionnage du montage de J.Kotek que Dieudonné tient effectivement des propos racistes, et nous permet de nous interroger sur sa définition du républicanisme. Après un amusant lapsus de Chichah (entre le nom de Jean-Marie Le Pen et de Dieudonné), on apprend aussi que Dieudonné "révolutionne la citoyenneté" et que l'universalisme "est bien souvent l'imposition du communautarisme des gens qui dominent". Sohail Chichah, ou l'idiotie érigée en dogme, qu'il suivra avec piété lors du débat dans l'auditoire Janson.

Ce n'est pas tout, parmi les nombreuses éloges des intervenants, certaines sont particulièrement drolatiques. Pour Jean Bofane, "grâce à Dieudonné, les négationnistes peuvent s'exprimer". Dieudonné, héros des négationnistes? On n'en demandait pas tant. On aura eu aussi droit aux pitreries de Jan Bucquoy, autoproclamé ennemi de la culture (voir sa participation à Ce soir ou jamais[5]), qui affirmera haut et fort que la "pédagogie c'est chiant" et que "Dieudonné est un anarchiste comme moi".

Je passe les tombereaux de flatteries, les interminables discours dithyrambiques et les molles interventions des autres personnes pour constater qu'en plus d'une heure, pas une seule critique de Dieudonné ne sera exprimée, ni de la part du fan-club réuni autour de sa sainteté, ni de la part du public apathique au front duquel nous retrouvons les comparses Nordine Saïdi ("il faut discuter avec Ben Laden") et Rachid Zegzaoui (qui signe Rachid Z sur internet à l'aide d'une plume trempée dans de l'eau bénite, et qui a participé à la liste du Parti des Jeunes Musulmans de l'islamiste à la barbe rousse Abdallah Bastin, qui veut instaurer la chariah en Belgique. Il dira de ce dernier "Oui, mille fois oui, j’ai bien été engagé aux côtés de l’anticonformiste citoyen belge musulman Abdullah Bastin et j’en garde d’excellents souvenirs. Je ne vois pas pourquoi je m’en cacherais, je ne le regrette aucunement, bien au contraire. C’est en côtoyant cette précieuse personne que j’ai su apprendre à notamment à mieux me remettre en question et militer, plus concrètement, pour le respect des libertés, et donc également de sa sage liberté qui ne consiste pas, comme vous le sous-tendez, à imposer la charia mais à démocratiquement proposer un projet de société inspiré des principes islamiques"[6]).


2. Le débat

Mal organisé (1 minute pour les questions, 1 minute pour les réponses), ce débat nous aura permis de confirmer que la liberté d'expression est le cadet des soucis de gens comme Olivier Mukuna et Souhail Chichah. En 1h30, Souhail Chichah aura à lui tout seul réussi à faire dévier la discussion sur la liberté d'expression au conflit israélo-palestinien, conflit qui monopolisera l'attention des intervenants et du public. On aura eu l'immense plaisir d'assister aux frasques des membres du clan Saïdi qui arborèrent fièrement le T-shirt "Palestine Revivra, Boycott Israël", et on aura eu le plaisir tout aussi grand d'entendre une énième diabolisation caricaturale d'Israël, que Souhail Chichah (oui encore lui) traitera allègrement d'"état raciste" et "d'état criminel", ce qui provoquera le départ de plusieurs personnes et l'ire d'autres comme Viviane Teitelbaum. Olivier Mukuna, lui, aura été étonnamment silencieux. Ignoré par le public (dont l'attention sera particulièrement concentrée sur les rodomontades de Chichah) il sera forcé de faire profil bas après le court montage de 12 minutes de Joël Kotek particulièrement informatif sur le discours raciste et antisémite de Dieudonné qui suivit le film-débat et précéda les interventions des invités.

Ce spectacle déplorable, ponctué par des huées et des applaudissements dignes de l'émission de Ruquier, aura hélas empêché tout débat constructif entre les intervenants qui avaient pourtant, pour deux d'entre eux en tout cas, des choses très intéressantes à dire. Je parle notamment du juriste Englebert pour qui la liberté d'expression ne doit souffrir d'aucune limite ou en tout cas du moins possible, et de l'historien Joël Kotek (sans qui le débat aurait probablement été à sens unique, à l'instar du film) qui aura démontré avec habileté le racisme du discours Dieudonnesque et pour qui la liberté d'expression nécessite en effet certaines limites: celles du racisme. Le modérateur Marc Van Damme fut tout aussi coupable que le pitre Souhail Chichah par sa complaisance envers ce derniers:  lorsque Joël Kotek, chargé de cours à l’ULB dénonce la haine raciste de Dieudonné, M. Van Damme, vice-recteur, le coupe : « Nous ne sommes pas là pour parler de haine raciale, mais de liberté d’expression »[7]. Par contre, il ne coupera pas à aucun moment l'ULBiste Chichah lors de ses nombreuses digressions sur Israël. J'ai le souvenir de son regard vide et de ses yeux rivés sur la table en guise de soumission lorsque ce derniers, allant à l'encontre de la remarque précédente du vice-recteur, se mit encore une fois à nous ressasser la stigmatisation de ceux qui critiquent ce pays.

Il nous aura enfin permis de voir la confusion volontairement entretenue par certaines personnes entre religion, blasphème, racisme et génocides. Nous avons eu en effet droit au sempiternel "deux poids deux mesure" d'une femme voilée qui posera la question (ne sachant visiblement pas la différence entre religion et peuple) "pourquoi est-ce que l'on peut critiquer l'Islam mais pas les Juifs",  et à une intervention de l'atypique Jean Bricmont, qui prendra comme à son habitude la défense des négationnistes, et qui comparera notamment les caricatures de l'Holocauste à un blasphème similaire aux caricatures de Charlie Hebdo (imitant, peut-être involontairement, le discours d'Ahmadinejad et du régime iranien) .


En conclusion, il est amusant et intéressant de constater qu'en plus d'une heure de débat, dont le thème était censé être la liberté d'expression, pas un seul intervenant ni membre du public n'aura abordé la question du blasphème et de ses conséquences sur leurs auteurs. Pendant que Souhail Chichah palabrait sur les pauvres victimes des lois antinégationnistes et antiracistes et ergotait sur la persécution médiatique des antisionistes et des critiques de l'Etat israélien, personne n'aura fait remarqué à cet énergumène ce qui est arrivé à Théo Van Gogh, Redeker, Ayaan Hirsi Ali, Taslima Nasreen ou Mohamed Sifaoui après avoir critiqué l'Islam ou l'islamisme. Il est certain que les pauvres victimes de ces lois fascistes qui punissent le racisme et le négationnisme sont bien plus à plaindre que le défunt Théo Van Gogh, l'apatride Taslima Nasreen et le reclus Robert Redeker. Ce qui m'amène à la question que j'aurai voulu poser à Olivier Mukuna et Souhail Chichah (mais n'ayant pas eu le privilège d'être parmi les élus ayant reçu le micro, je ne pus le faire): eux qui se présentent comme d'ardents défenseurs de la liberté d'expression, où étaient-ils lorsque Robert Redeker reçut des menaces de mort après la publication de son article sur l'Islam? Où étaient-ils lorsque Taslima Nasreen se fit agresser et menacer pour avoir critiqué l'Islam? Où étaient-ils lorsque Mohamed Sifaoui dut réclamer la protection de la police après avoir été menacé à mort suite à son reportage sur l'islamisme? Où étaient-ils lorsque Khomeiny demanda la mort de Salman Rushdie suite à ses versets sataniques? Où étaient-ils lorsque Kurt Westergaard, le caricaturiste danois, se fit attaquer par un fou de Dieu armé d'une hache, alors qu'il se trouvait chez lui avec sa petite-fille? Et comment cela se fait qu'ils sont particulièrement bruyants lorsqu'il s'agit de défendre des négationnistes, des antisémites et des racistes avérés, mais extrêmement silencieux voire absents lorsqu'il s'agit de prendre la défense des blasphémateurs victimes de l'intégrisme religieux?

P.S.: Souhail Chichah, particulièrement friand en lapsus, dira à un moment donné du second débat, qu'il ne "peut pas dire son avis sur le négationnisme vu que c'est interdit". Intéressant et troublant, car si critiquer le négationnisme n'est pas interdit par la loi, le promouvoir voire le faire l'est.

[1]http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2007/02/26/1221-dieudonne-reclame-la-grace-de-kemi-seba-et-voit-le-pen-comme-le-candidat-des-afro-europeens-des-africains-des-gens-d-outre-mer

[2]http://www.dailymotion.com/video/x8cm4m_la-verite-sur-kemi-seba-et-le-m-d-i_news

[3]http://www.nbpp-francophone.com/black-pempers-center/

[4]http://www.dailymotion.com/video/x7xhwy_dieudonne-fait-applaudir-le-negatio_news

[5]mms://80.15.233.149/7/988/10199/3f97c7e6/ftvigrp.download.akamai.com//10199/horsgv/regions/siege/france3/cesoiroujamais/20070621_csoj.wmv

[6]http://parlemento.com/elections/le-premier-ministre-turc-au-mariage-de-la-deputee-voilee-du-cdh/

[7]http://www.vitelu.be/?p=723

Pas de deux entre M.Léonard et Tariq Ramadan sur l'homosexualité

De l’homophobie dans les yeux des bigots

Que de polémiques ces derniers jours concernant les propos de l'archevêque Léonard, que d'indignations largement justifiées et méritées pour les dires de cet intégriste catholique visiblement plus enclin à défendre ses dogmes que ses fidèles. Si ces derniers temps les médias se sont focalisés sur ses récents propos sur le sida et les prêtres pédophiles, cela serait faire injure à sa franchise légendaire et bigotante que de résumer sa personne à ces deux malheureux propos. Alors pour faire honneur à son franc-parler tant admiré par les grenouilles de bénitier, laissez-moi vous rappeler un peu la haute opinion que « Monseigneur » a des homosexuels à l’aide de quelques citations:

« Je comprends que, dans certains milieux, on se montre prudent quant à l'engagement de personnes homosexuelles pour des missions éducatives concernant des jeunes » [1]
« Répétant qu’il se prononçait sur un comportement plutôt que sur des personnes, il a établi une comparaison entre sa vision de l’homosexualité et de l’anorexie. « Je vais faire une comparaison : l’anorexie est un développement qui n’entre pas dans la logique de l’appétit, mais je ne dirai jamais que les anorexiques sont des anormaux » [2]

Ah ! Ne soyons pas de mauvaise foi, M. Léonard (que je n’appellerai jamais Mgr pour tout l’or du monde) a L’IMMENSE tolérance de faire la distinction entre « le comportement et la personne ». En effet, pour les dévots de son acabit, critiquer le comportement n’est évidemment pas la même chose que critiquer la personne, d’ailleurs Michel Ghins, tout autant traditionnaliste, refuse le qualificatif d’homophobe pour ses propos lorsqu’il clame que « l’homosexualité est inférieure à l’hétérosexualité »[3]. Un brillant stratagème de rhétorique pieuse qui, ayons l’honnêteté de le dire, va dans le sens des enseignements de l’Eglise catholique et du pape, pour reprendre les propos du catholatre Daneels [4], certes moins médiatique, moins tonitruant et relativement discret (en particulier lorsqu’il s’agit de dénoncer un prêtre pédophile). Imaginez-vous, il n’y évidemment rien d’homophobe à dire que l’homosexualité est anormale ou inférieure, tout comme il n’y a rien de raciste à dire que la peau noire est sale et la représentation du mal (ou inférieure à la peau blanche pour reprendre la doctrine des mormons) et rien de sexiste à dire que le sexe féminin est peu apte à utiliser de sa cervelle !

Tariq Ramadan, la même homophobie, le charisme en plus

Pour notreseigneur, aucun problème évidemment dans ces propos, l’absurdité éhontée faisant office de ferveur religieuse. Il a donc repris de plus belle récemment dans une lettre adressée à ses concitoyens catholiques (nous pauvres mécréants ne sommes évidemment pas dignes de son attention), publiée dans plusieurs journaux. Voici l’extrait qui nous intéresse :

« Je pense, d’un point de vue philosophique, qu’il y a dans la tendance et dans la pratique homosexuelle, une orientation qui n’est pas cohérente avec la logique objective de la sexualité. […] Certains expriment cela en disant que la tendance homosexuelle n’est pas « normale » ou est « anormale ». Pour ma part je fuis ce langage, sauf quand le « questionneur » l’utilise avec insistance. A la rigueur, on pourrait si l’on y tient vraiment, risquer de dire que  cette tendance n’est pas normale, en ce sens qu’elle n’est pas en cohérence avec la logique objective de la sexualité. Mais il vaut mieux l’éviter en raison de l’ambiguïté du terme. Et de toute façon, cela n’autorise en aucune manière de dire que les homosexuels sont des « anormaux », ce qui serait gravement injurieux (…) ». [5]

Là alors, faisant usage de mes modestes connaissances en matière d’intégrisme, je me suis rappelé de propos parfaitement identiques dans la bouche d’un autre intégriste, certes plus jeune, plus beau et nettement plus charismatique, mais tout aussi homophobe. Le dénommé Tariq Ramadan. Il suffit en effet de comparer les diverses citations (en particulier les passages en gras) du namurois à ce qu’il dit pour deviner cette homophobie patente découlant de milliers d’années de répression sexuelle et réunissant de façon œcuménique les intégristes de tout bord. Une homophobie présente, je tiens à le rappeler, dans énormément de religions, du bouddhisme au judaïsme en passant par nos 2 monothéismes favoris.

Voici donc ce que dit le prédicateur dans le livre « Peut-on vivre avec l’Islam » (que j’ai en ma possession) :
« J.N.Mais sont illicites, comme vous le dites, un certain nombre de pratiques et en particulier, l’homosexualité. L’homosexualité n’est pas encouragée, elle est tolérée tout au plus ? 
T.R. L’homosexualité n’est pas permise en islam et sa légalisation publique, comme on le revendique en Europe ne peut être envisagée ni sur le plan de la reconnaissance sociale, ni sur le plan du mariage, ni sous une autre forme. Il y a là une limite quant à l’expression de la norme qui s’applique à l’espace social et public.
    Le débat sur l’homosexualité est complexe et il met en présence en tout cas 2 conceptions de l’homme : pour l’islam, l’homosexualité n’est pas naturelle et elle sort de la voie et des normes de la réalisation des êtres humains devant Dieu. Ce comportement révèle une perturbation, un dysfonctionnement, un déséquilibre. Il ne s’agit pas de développer un discours de rejet, de condamnation de « ces malades », qui nous entourent. Certains musulmans, savants ou moins savants, parlent de la sorte, et je ne m’associe pas à ce discours ». [6]

Tout y est ! La dénonciation de l’homosexualité que Ramadan, pleutre mais habile avec les mots, cache derrière « l’Islam » (alors que les musulmans véritablement progressistes vous diront le contraire), le fait que « l’homosexualité n’est pas naturelle » (Léonard préfère utiliser le mot « cohérent »), l’anormalité de l’homosexualité («une perturbation, un dysfonctionnement, un déséquilibre » pour Ramadan) et comble de l’ironie, les deux se cachent derrière l’excuse de ne pas «insulter les homosexuels » (Ramadan dit,lui, qu'il ne faut pas "développer un discours de rejet, de condamnation" ) et se déchargent sur d’autres personnes plus extrémistes (Ramadan sur « certains musulmans » visiblement plus barbares et moins rusés, Léonard sur « certains » tout court).

Une similitude que Caroline Fourest a brillamment exposé dans son livre « Frère Tariq », mais aussi lors de son duel avec ce dernier, qui disait sur les plateaux de Ce soir ou jamais, je cite « l’homosexuel (sic) comme le dit le christianisme, le judaïsme, le Dalaï Lama et l’Islam, ça n’est pas permis en Islam. Ma position est de dire, respect des personnes même si nous ne sommes pas d’accord avec ce que ces personnes font », ce à quoi elle répondit avec humour « comme le pape. Je condamne le pêché mais pas les pêcheurs, dans ma grande compassion. »[7].


Tariq Ramadan, dans la droite lignée des fondamentalistes protestants

Je ne peux évidemment pas m’empêcher de vous lire la fin de la réponse de Tariq Ramadan, qui poursuit avec les mêmes propos ignobles :

« Aujourd’hui, c’est une analyse et une réflexion en amont qu’il faut développer : la limite, je l’ai dit, est claire quant à l’interdiction mais l’accompagnement doit tenir compte de la société, de l’environnement, de l’histoire personnelle des êtres. Il ne s’agit pas de culpabiliser, mais d’accompagner, d’orienter, de réformer pour accéder à l’équilibre de la spiritualité, de l’intimité et de la vie du corps ».

Oui vous avez bien lu, pour M. Ramadan, il faut « orienter et réformer » les homosexuels. Voici une pensée typiquement fondamentaliste, qui ne date pas d’hier et n’est évidemment pas réservée aux islamistes. Nous retrouvons exactement la même chose en Amérique, chez les fondamentalistes protestants, très nombreux et extrêmement influents (notamment via un lobby particulièrement puissant qui s’oppose à toute réforme progressiste concernant les gays, l’avortement etc…). La technique ? La « conversion therapy », qui selon les bondieusards d’outre-Atlantique, permettrait de convertir un homo à l’hétérosexualité, en les amenant dans des sortes de « centres » où l’on rééduque ces infâmes homosexuels. Une technique décriée par toutes les organisations de psychologie ou de psychiatrie et qui a causé de nombreux suicides parmi les homosexuels. Fortement ancrée dans la culture américaine, nous retrouvons même une satyre de cela dans un épisode de South Park[8] ! Pour en lire plus sur le sujet, je vous conseille la page wikipedia « conversion therapy » (en anglais) ou cet article de blog [9] (en français lui).

Le relativisme culturel : un racisme larvé

La véritable question, maintenant, est de savoir comment un Léonard peut passer aux yeux de tout le monde comme un catholique tenant des propos « moyen-ageux » (pour reprendre une expression que j’ai lu mais dont je ne me rappelle plus l’auteur), alors que notre ami Tariq Ramadan lui est vu dans les yeux de pas mal de mes camarades de gauche comme un musulman modéré, voire progressiste. Ces personnes, que d’aucuns appellent les « islamo-gauchistes », sont omniprésentes en Angleterre et dans les pays anglo-saxons communautaristes, et particulièrement nombreuses dans les autres, le pays le moins touché étant la France où une bonne partie de la gauche, imprégnée de cette tradition laïque, du républicanisme et de l’universalisme français, ne se fait pas avoir par les sirènes des chantres du relativisme. En Belgique, les dignes représentants de cette gauche obscurantiste vont de Philippe Moureaux à Radouane Bouhlal en passant par Nadine Rosa-Rosso et Marc Jacquemain, ce dernier étant particulièrement prolixe sur le sujet, traitant les laïques comme Nadia Geerts, Caroline Fourest ou Guy Haarscheer de racistes (ou tout du moins de faire « leur jeu »). Un écrivaillon, sur lequel je me pencherai prochainement dans un autre texte, pour qui Mohamed Sifaoui serait un « parano »[10] et qui affirme que nous retrouvons « des éléments de modernité, notamment au niveau de la condition des femmes, en Iran »[11].

Pour ces gens-là, je serais un raciste parce que je critique le voile, l’islamisme et l'intolérance qui en fait partie (homophobie, misogynie, sexisme,...). Mais ils se trompent. Les gens qui regardent les musulmans de manière si paternaliste, qui les regardent comme des gens inaptes à comprendre les bienfaits des Lumières et de la laïcité, les gens pour qui l’Islam se résume au voile et pour qui ce dernier n’est pas un symbole réactionnaire découlant d’une interprétation archaïque du Coran mais bien un symbole islamique comme un autre, ou qui pensent que les Frères Musulmans sont des musulmans et non pas des islamistes, ces gens-là SONT les véritables racistes. Ils sont plus prompts à critiquer les intégristes catholiques que les islamistes, parce que pour eux ces gens sont musulmans, et les muslmans sont « différents » et voués à être fondamentalistes et sexistes. Ils les regardent un peu comme le touriste qui a un point de vue exotique sur la « culture de l’autre » vivant dans un autre pays. Si j’applique la même grille d’analyse pour les musulmans que pour les chrétiens, ce n’est pas par racisme, mais justement parce que je considère les Belges musulmans comme des citoyens de mon pays, et non pas des étrangers vivant ici, et surtout, je considère les musulmans comme des êtres humains à part entière, ni inférieurs ni supérieurs et capables de raisonner comme les autres.

Enfin pour terminer, je tiens à rappeler aux admirateurs des mouvements comme « les indigènes de la république » et aux adeptes de cette critique "post-coloniale" de la société, que lorsque la France colonisa l’Algérie, les Français ne s’émouvaient guère à la vision des voiles de certaines, bien au contraire !  Les colons s’amusaient de cela, les considérant comme des « indigènes » et donc des gens « inférieurs ». Ce type de mentalité, nous la retrouvons chez nos compatriotes pour qui certaines pratiques et points de vue sexistes et homophobes ne feraient après tout que « partie de leur culture », et donc qu'il ne faut pas le critiquer. Une vision particulièrement relativiste et paternaliste que l’humaniste et l’universaliste que je suis ne supportera jamais, car l'humanisme, la philosophie des Lumières et la laïcité ne sont pas des valeurs occidentales, ce sont des valeurs UNIVERSELLES.


[1] « Monseigneur Léonard : entretiens avec Louis Mathoux » 2006
[2] http://archives.lesoir.be/m-sup-gr-sup-leonard-compare-homosexualite-et-anorexie_t-20100124-00T0VK.html
[3] http://www.rtbf.be/laune/emission/detail_mise-au-point?id=23
[4] http://archives.lesoir.be/le-cardinal-danneels-reste-muet_t-20070407-00A83N.html
[5] Lesoir du Jeudi 4/11/2010
[6] http://www.youtube.com/watch?v=9FWnk-gi5Yw&feature=related à 6:20
[7] « Peut-on vivre avec l’Islam ? Entretien avec Jacques Neirynck » p. 152
[8] http://en.wikipedia.org/wiki/Cartman_Sucks
[9] http://seigneur101.blogspot.com/2009/04/conversion-therapy-overcoming.html
[10] La revue nouvelle, septembre 2010, p. 31
[11] « Du bon usage de la laïcité » Ed. Aden